Depuis que je suis tout jeune, rares sont les journées où je n’ai pas pensé au moins une fois à la mort. Jusqu’à tout récemment, cette curieuse habitude avait toujours constitué une force de création. Quand on sait qu’on ne vivra pas éternellement, alors aussi bien vivre le moment présent intensément. C’est ainsi que j’ai choisi une profession en relation d’aide, que j’ai écrit quelques ouvrages de réflexion humaniste et que je me suis investi à fond dans le domaine de l’éducation. Je ne m’attendais donc pas, à l’aube de la soixantaine, à vivre un épisode de dépression sévère où j’allais désirer la mort. Le gros de la tempête étant passé, j’ai pris la décision d’écrire cette histoire, pour laisser une trace, un peu comme les Inuits érigent un inukshuk dans la toundra pour signaler une direction en témoignant du passage d’un être humain. Voici ce récit.

En Chine, vers la fin de l’année 2019, des pangolins ou des chauves-souris ont eu la brillante idée de cracher un virus en forme de boule qui pique dans les poumons des résidents de la ville de Wuhan. Le gouvernement chinois décréta alors un grand confinement durant lequel des préposés médicaux portant des combinaisons antivirus ont utilisé des pistolets spéciaux pour tirer dans le front de leurs concitoyens afin de prendre leur température.

Doutant de la valeur de ces mesures contraignantes, j’ai d’abord pensé que les autorités chinoises avaient trouvé un excellent moyen pour tranquilliser la population de Hong Kong qui avait pris la mauvaise habitude de manifester pour se libérer d’un système autoritaire au service de la classe dirigeante. Croyant que cette mascarade chinoise allait durer le temps d’une mauvaise grippe, ou d’une mauvaise farce post-maoïste, je m’attendais à ce que les manifestants redescendent rapidement dans les rues pour achever une révolution démocratique au service des libertés individuelles.

Puis, ce sont les Coréens et les Italiens qui sont entrés dans le mouvement pandémique en déclarant la guerre à un coronavirus qui avait sauté la barrière des espèces pour des raisons qui se discutent encore dans les officines scientifiques.

À ce stade de la contagion, je n’étais pas trop inquiet pour les Coréens, citoyens exemplaires et disciplinés, qui possèdent tellement de téléphones cellulaires qu’aucun virus n’aurait la moindre chance de survivre dans un environnement à ce point saturé de micro-ondes. Cependant, lorsque les boules qui piquent ont soudainement envahi l’Italie, je suis devenu perplexe.

Même si nous savons que sur un terrain de foot les Italiens sont passés maîtres dans l’art de se tordre de douleur sans raison valable, l’inquiétude a gagné le reste du monde quand les Italiens se sont mis à mourir pour vrai des suites de véritables pneumonies. À cette étape de la pandémie, comme plusieurs, j’ai tenté de me rassurer avec des généralités. Si les grippes pouvaient tuer des personnes éminemment sympathiques, il fallait tout de même reconnaître que ces dernières étaient souvent déjà très malades ou généralement en fin de vie. Par contre, devant l’hécatombe manifeste du système de santé italien, lorsque les hôpitaux ont manqué d’équipements pour soigner les malades, que l’espace pour disposer des morts est devenu insuffisant, et que le personnel soignant s’est mis à tomber au combat, une grande vague d’angoisse a traversé la planète.

Ultimement, lorsque les ligues de sport professionnel d’Europe ont interrompu leurs saisons et que les lignes aériennes ont commencé à rapatrier nos compatriotes en catastrophe, il est devenu évident que le coronavirus allait se répandre comme un mauvais sort dans tous les pays du monde. Pour la plupart des terriens, la seule île disponible pour éviter la pandémie était devenue imaginaire.

Le vendredi 13 mars 2020, alors que je suis arrivé au travail assez tôt, j’apprends que mon institution d’enseignement interrompt l’ensemble de ses activités. En quittant promptement mon bureau pour aller poursuivre mon travail à la maison, je me rappelle que mon frigo est presque vide, alors que la veille, le journal télévisé a rapporté de nombreux mouvements de panique dans les magasins d’alimentation. N’ayant jamais beaucoup apprécié les foules, à l’exception des concerts rock où la puissance des décibels réunit les cœurs, je suis soulagé lorsque j’aperçois une vingtaine de voitures dans le stationnement d’une grande chaîne d’alimentation. À l’intérieur du magasin-entrepôt, effectivement presque désert, quelques clients silencieux remplissent leur panier de différentes denrées pendant que je parcours les allées sans me douter de la folie qui est sur le point d’envahir les lieux.

Au moment où un puissant orage éclate et que des masses d’eau s’accumulent dans le stationnement, une série de voitures arrivent en produisant de petites vagues dans lesquelles pataugent des citoyens contrariés. En moins d’une demi-heure une centaine de clients agités font bruyamment irruption dans le magasin.

Comme si la fin du monde venait d’être décrétée en haut lieu, les nouveaux venus se mettent à vider les tablettes de tous les produits non périssables. Alors que la section des pâtes alimentaires est dévalisée, les clients qui n’ont pas eu le temps de prendre leur ration manifestent bruyamment leur mécontentement. Ces derniers se ruent alors vers la section des raviolis et autres produits en conserves. Enfilant un bras derrière les rangées de boîtes métalliques, certains remplissent leurs paniers à ras bord, comme s’ils prévoyaient faire naufrage en pleine mer. En m’éloignant de la horde de clients hystériques, je me retrouve seul dans la section du papier de toilette. Manifestement pillés la veille, il n’y a plus un seul rouleau de papier blanc, les tablettes sont entièrement vides. Il faudra trouver une autre façon de se démerder jusqu’à la fin des temps.

Reprenant mon expédition parmi les clients affolés, j’essaie de ne pas céder à la panique, mais je suis déstabilisé au point de ne plus reconnaître les aliments que je consomme habituellement. En poussant mon charriot métallique comme un zombie, je navigue parmi les rangées de victuailles en réprimant un sentiment de honte d’appartenir au genre humain.

Dans la section du riz j’aperçois un gros sac d’une dizaine de kilos qui pourrait nourrir une troupe de scouts durant tout un camp d’été. Même si je me trouve totalement ridicule, je saisis le sac monstrueux pour le déposer dans mon panier. Je n’ai pas encore attrapé le coronavirus, mais je suis déjà atteint par la panique qui règne autour de moi.

Afin de fuir le plus rapidement possible cette épicerie en folie, je me dirige vers les caisses où des dizaines de clients attendent déjà en longues filées. Les paniers débordent et des boîtes des biscuits écrasés jonchent le sol. En constatant que mon chariot est à demi plein, je me surprends à penser que je vais peut-être mourir de faim avant d’être terrassé par la terrible COVID-19 qui avance comme une ombre sur le monde.

En attente devant la section de la bière et des croustilles, je constate que les rangées de produits festifs sont intactes. Les clients n’ont dévalisé que les comptoirs d’aliments essentiels à la survie. Finis les petits plaisirs de la vie.

Contrairement aux scènes de panique dans les rangées, les clients en file d’attente sont silencieux et affichent un air hagard. Derrière moi, un père de famille explique à son jeune fils stupéfié que nous sommes maintenant en guerre et qu’il faudra dorénavant se battre pour demeurer en vie. Des bombes de gaz neurotoxiques explosent alors dans ma tête et je suis soudainement traversé par un courant électrique qui me fait trembler comme une feuille.

Une heure et demie plus tard, après que les caissières exaspérées eurent enregistré numériquement toutes les conserves jetées pêle-mêle dans de multiples paniers, mon tour arrive enfin. Constatant l’aspect frugal de ma récolte, la jeune caissière m’observe furtivement en soulevant les sourcils. Elle semble soulagée, mais considère probablement que je ne tiens pas vraiment à la vie.

Je réussis enfin à sortir de ces lieux maudits où l’orage de fin du monde déverse encore des torrents aquifères. Pour me ressaisir, je cours vers ma voiture en pataugeant dans un lac d’une quinzaine de centimètres d’eau de pluie et de débris printaniers. Un éclair traverse le ciel accompagné d’un coup de tonnerre. Nous sommes un vendredi 13 et l’idée de mourir foudroyé dans le stationnement d’un « Super C » me traverse l’esprit. Je ne crois pas aux dieux mais, soudainement superstitieux, je sens leur colère résonner jusque dans mes entrailles.

Je ne crois pas non plus aux multiples théories de fin du monde qui pullulent en ce début de troisième millénaire, mais je suis tout à coup transi de frayeur à l’idée d’assister de mon vivant à la fin de l’expérience humaine. Je pense à un scientifique que je déteste, qui gagne sa vie en annonçant la disparition prochaine de la race humaine, tout en reportant la date fatidique à mesure qu’il vieillit lui-même.

Après avoir déposé mes sacs de denrées dans le coffre de ma voiture je réussis à me calmer un peu, avant de me rendre chez moi pour poursuivre ma journée en télétravail. Je dois assurer le rapatriement des membres de mon équipe d’enseignants que j’aime comme mes enfants et qui sont dispersés dans différents villages du Nunavik.

Quelques jours auparavant, tout à fait par hasard, j’ai lu un article scientifique rappelant que la moitié des résidents du Nunavik étaient décédés lors de la grippe espagnole de 1918. Yolande, ma compagne que j’aime follement depuis 37 ans, fait partie de mon équipe de travail et elle est à Puvirnituq, un de ces villages du Grand Nord québécois. Sur Facebook, des Inuits font courir la rumeur que les aéroports sont sur le point d’interrompre leurs activités. S’il le fallait, j’irais la chercher en traîneau à chiens.

De retour chez moi, j’essaie d’oublier le vent de folie qui vient de m’ébranler. En riant du gros sac de riz que je ne réussis même pas à ranger dans le garde-manger, je le bascule sur une tablette d’une garde-robe avant de reprendre le travail. La journée est intense, mais tout se déroule rondement. À la fin de la journée, mes collègues dispersés dans les différents villages nordiques ont leurs billets d’avion confirmés pour un retour imminent vers Montréal.

Au cours de la soirée, seul à la maison, je suis à nouveau aux prises avec les sentiments apocalyptiques que j’ai éprouvés durant la journée. Habituellement, lorsque des collègues ou des amis expriment des angoisses de fin du monde, souvent autour du thème du réchauffement climatique, je suis celui qui les rassure en évoquant les capacités d’adaptation de l’être humain. Je vais donc me coucher en me tenant moi-même ce discours, mais les tremblements nerveux se poursuivent malgré de profondes respirations.

Peu de temps après m’être assoupi, je fais un cauchemar terrifiant. Je dois avoir environ cinq ou six ans et je marche sur une rue entenant la main de ma grande sœur. Soudainement, l’espace est pris d’assaut par une armée de soldats qui ont pour mission d’exterminer l’humanité. Ces militaires, masqués et immunisés contre le SARS-CoV-2, sont le bras armé d’un gouvernement totalitaire qui a pris le contrôle de l’humanité. La décision irréversible a été prise d’exterminer tous les représentants de la race humaine qui pourraient encore propager le virus.

Des centaines de soldats tirent à vue sur les passants qui éclatent comme des fruits. Des citoyens de tous les âges, hommes, femmes et enfants, tentent de fuir en hurlant, mais personne n’est épargné. Entre les êtres humains qui agonisent douloureusement sur le pavé, ma grande sœur m’entraîne dans une ruelle sombre pour tenter de nous soustraire au carnage. Nous savons pourtant que ce n’est qu’une question de temps avant que les guerriers de la mort nous retrouvent. Dans les bras l’un de l’autre, nous vivons nos derniers moments.

Un soldat nous aperçoit et nous met en joue. Au moment où il tire, je me réveille dans un état de frayeur extrême. Terrorisé, je sens mon cerveau se déchirer sous l’impact d’une balle imaginaire. J’éprouve la sensation que je ne serai plus jamais le même homme. La peur me secoue de spasmes violents. Sans réussir à dormir du reste de la nuit, je respire pour essayer de me convaincre que je suis encore en vie, mais je ne suis déjà plus certain que ces efforts en vaillent la peine.

Au cours des deux semaines qui suivent, les crises d’anxiété se succèdent jour et nuit. Ma compagne est revenue du Nunavik, mais elle ne reconnaît pas l’homme confiant et posé que j’ai été jusqu’à ce cauchemar dévastateur. Je suis survolté, constamment en proie à des tremblements et à des visions d’horreur.

À cette étape, ce n’est pas tant le virus de la COVID que je crains, mais l’arrêt à peu près complet du système économique et des conséquences politiques du confinement me terrifient. En me projetant dans un avenir en effondrement, je ne peux m’empêcher de penser que lorsque nos concitoyens auront faim, le désespoir et la loi du plus fort décideront de l’avenir de l’humanité. J’entrevois des dictatures sanguinaires qui émergeront non pas d’une décroissance conviviale, comme la souhaiteraient les écologistes, mais d’une décroissance brutale entraînant l’écroulement des systèmes économiques et politiques qui assurent la vie démocratique, indissociable de l’amélioration des conditions de vie sur Terre.

Entre les crises d’anxiété qui me secouent, je poursuis mon travail. Chaque jour, je réussis à me calmer pendant quelques heures, suffisamment pour me précipiter à l’ordinateur afin de terminer quelques rapports essentiels au financement des programmes dont j’ai la charge. Lorsque je communique avec ma collègue Émilie, qui devient progressivement mon adjointe, je tente de ne rien laisser paraître de l’anxiété généralisée qui me gagne. Mais elle travaille depuis des années en intervention psychosociale et se rend bien compte que je ne vais pas bien. En me recommandant de consulter dès que possible, elle prend le relais pour coordonner les travaux de notre équipe. De mon côté, pour encourager nos collègues qui poursuivent leurs activités de formation par visioconférence, je leur fais parvenir des courriels positifs et encourageants et je poursuis l’élaboration des documents administratifs. Une fois mes travaux effectués, je suis exténué. Entre deux colonnes de chiffres traduisant la progression de nos étudiants dans nos programmes de formation, la tête veut m’éclater. Je commence à oublier ce que je fais quelques secondes après l’avoir fait et je réécris certaines sections de mes rapports en double ou en triple.

Malgré mon état de fébrilité extrême, je tente d’alimenter les mouvements de solidarité qui naissent sur les réseaux sociaux. Sur ma page Facebook, je diffuse un texte que j’ai écrit en mobilisant toutes les ressources stoïciennes de mon cœur :

Il n’y a pas de culpabilité dans l’univers.

Pour mieux supporter leurs malheurs, et tenter d’y trouver un sens, nos ancêtres pensaient avoir désobéi à un Dieu père.

De nos jours, nous croyons parfois avoir déplu à la Terre mère.

Mais, quelle que soit sa forme ou sa nature, la culpabilité ne nous aide pas à devenir adultes.

Les étoiles qui disparaissent ont-elles commis des fautes?

Les enfants qui s’éteignent en bas âge sont-ils à charge?

Bien sûr que non.

Le hasard nous a donné la vie et le hasard fait des choses qui nous déplaisent parfois.

Respirons dignement notre existence inexplicable et démontrons de la gentillesse, peu importe les circonstances.

Ce courage nous aidera à apprécier la vie, ombres et lumières confondues.

Perché dans un arbre derrière chez moi, un cardinal chante le printemps.

Suite à cette diffusion, mes amis me font part de leur appréciation sincère, mais je demeure secrètement terrorisé. J’essaie de me raisonner, mais je n’y arrive pas. Je tremble et je panique, convaincu de ma mort imminente. La nuit, je ne dors plus qu’une heure ou deux durant laquelle les cauchemars se succèdent. Lorsque je me retourne dans mon lit, pour tenter de trouver le sommeil, mon cerveau semble tourner du côté opposé dans ma boîte crânienne.

Je ne crois pas aux dieux, mais je les tolère avec gentillesse lorsqu’ils sont pacifiques. Je sais qu’ils ont été imaginés pour rassurer les êtres humains devant la mort. Je ne crois pas non plus aux diables et je me fous généralement de leur gueule de pantins malveillants. Au mieux, je les considère comme des boucs émissaires pour expliquer les horreurs de la guerre ou les massacres de l’histoire de l’humanité. Mais durant mes crises d’anxiété, je comprends que l’humanité ait déjà évoqué des forces maléfiques à l’époque où l’on ne connaissait pas encore les perturbations des médiateurs chimiques et des échanges électriques d’un cerveau en détresse. Même la musique classique, que je tente d’écouter pour me détendre, me semble portée par des angoisses de vampires.

Durant cette période de mal-être généralisé, pour une raison que je ne comprends toujours pas, le souffle de mes anxiétés se calme chaque jour autour de 15 heures. J’ai soudainement l’impression d’être guéri, que la folie s’est miraculeusement envolée, comme elle était apparue, alors que je souffre le martyre le reste du temps. Mais le répit est de courte durée et je replonge dans la terreur anxieuse qui m’accompagnera encore durant toute la nuit.

À bout de ressources, après une vingtaine de jours de cette existence infernale, je fais appel à ma clinique médicale. Un médecin de famille me prescrit un antipsychotique en affirmant que cette molécule me permettra de me calmer et de retrouver le sommeil.

Première nuit sous alchimie, je dors une heure de plus. Le médecin considère que nous tenons la solution. La nuit suivante, retour à la normale, je dors une heure tout au plus. Je n’en peux plus. Il augmente la dose. Je ne dors pas mieux. Il augmente encore la dose. Rien à faire, je commence même à faire des cauchemars éveillés. Je vois des personnages passer près de moi et je les entends discuter entre eux et rire de moi. Le médecin augmente encore la dose, mais ça ne fonctionne toujours pas. La douleur de ne pas dormir devient insupportable. Je commence à éprouver des fantasmes de suicide.

Les siestes, que je me permettais en début de pandémie pour tenter de récupérer un peu, me sont dorénavant interdites, car elles contribuent à briser les cycles de mon sommeil nocturne. Durant la journée, pour tenter de me stimuler, je monte sur mon vélo stationnaire qui me permet habituellement de m’entraîner au cours de l’hiver. Normalement, dès le retour du printemps, je reprends la course à pied pour garder la forme et gérer mon stress, mais dans l’état lamentable dans lequel je me trouve, j’ai trop peur de me faire tuer par une voiture en traversant la rue. Je monte donc sur mon vélo qui ne va nulle part et je fais péniblement tourner le pédalier, je n’ai plus aucune force. Après une dizaine de coups de pédale, je m’affale sur le guidon et je tombe endormi durant quelques secondes. Lorsque je m’en rends compte, je descends du vélo pour me rendre dans le salon où je tente d’effectuer quelques étirements ou des exercices de méditation.  Dès que je m’étends au sol ou que je ferme les yeux, je m’endors instantanément. En me réveillant, quelques minutes plus tard, je suis aux prises avec un état léthargique extrêmement douloureux. Chacun de mes membres pèse une tonne de sommeil impossible.

Malgré une peur panique des hôpitaux, que j’imagine hautement contaminés par le virus, je demande à mon médecin généraliste si je ne devrais pas me rendre à l’urgence psychiatrique. Il est d’avis que je suis plus en sécurité à la maison et augmente la dose d’antipsychotique.

Pour ne pas m’endormir, après avoir réussi à réaliser quelques tâches, je marche toute la journée de long en large dans toutes les pièces de la maison. Impossible de m’arrêter sans tomber de fatigue. Je ne peux même pas regarder une émission télévisée sans me sentir agressé par la luminosité de l’appareil. Impossible de lire non plus, car je ne peux concevoir un divertissement dans un monde en effondrement. Je me rends parfois dans le garage pour ranger quelques objets ayant servi durant l’hiver. En remplissant quelques sacs-poubelle de choses inutiles, j’éprouve un peu de soulagement, mais il y a trop de cordes qui traînent un peu partout et trop de clous solidement fichés dans des poutres de bois pour me sentir en sécurité.

Puis, un jour où je n’ai pas dormi de la nuit, vers 5 heures du matin, je réalise que je ne peux plus bouger. Je suis bloqué à l’intérieur de mon corps, inerte, rivé à mon lit. Je voudrais appeler Yolande, qui dort dans une autre pièce de la maison pour ne pas sombrer à son tour, mais aucun son ne sort de ma bouche. Je ne parviens même pas à ouvrir les lèvres. Il me faudra au moins deux heures pour déplier les doigts, les bras et les jambes et enfin réussir à m’assoir en équilibre précaire sur le bord de mon lit. Vers sept heures, j’entends ma compagne marcher dans la maison, mais je ne réussis toujours pas à émettre le moindre son.

Comme un presque cadavre, je réussis à marcher jusqu’à la porte de la chambre. Yolande, qui m’entend approcher, ouvre la porte et m’accueille avec un sourire radieux, croyant que j’avais enfin réussi à dormir. Je parviens à peine à prononcer les mots « pas dormi de la nuit » avant de prendre appui dans ses bras. Nous nous rendons alors dans la cuisine où je réussis à déjeuner en tremblant comme un vieillard. Il me faudra encore deux autres heures pour tenir debout sur mes jambes de façon autonome.

Je n’ai plus le choix, alors que je pense sérieusement à un flacon d’opiacé rangé quelque part dans nos réserves de médicaments, j’en arrive à la conclusion que je dois me rendre à l’urgence psychiatrique de l’hôpital Louis-Hyppolite Lafontaine.

Je téléphone alors à mon fils Étienne, qui m’a déjà proposé de m’accompagner, si je décidais de consulter en psychiatrie. Il a déjà vécu toutes sortes d’expériences psychédéliques au cours de son adolescence tumultueuse et en devenant un adulte chaleureux et responsable, il a conservé une grande aisance pour côtoyer des personnes aux prises avec des états limites.

Quant à mon fils Benjamin, bienveillant étudiant en psychoéducation qui m’appelle tous les jours, il y a déjà un moment qu’il remet en question mon traitement médical et qu’il considère que j’ai besoin d’une aide professionnelle spécialisée. Mais je n’arrivais pas à accepter cette perspective, trop effrayé par l’idée de me retrouver en hôpital psychiatrique en pleine crise de COVID, alors que mon médecin me le déconseillait également.

Finalement, à bout de ressources, en quittant la maison pour l’hôpital j’éprouve l’horrible sensation que je ne reviendrai jamais chez moi. Mon cerveau blessé s’imprègne de l’image de cet espace chaleureux où j’ai été heureux. J’imagine que j’ai peut-être une lésion ou une maladie mentale qui nécessitera mon internement. J’ai également peur que la COVID ne profite de ma faiblesse pour m’agresser en milieu hospitalier. Dans les bras de ma compagne pour de déchirants adieux, je pense à Émile Nelligan qui est mort dans la mythique institution où je suis sur le point de poursuivre mon existence. J’ai peine à respirer.

Mon courageux fils conduit ma voiture vers l’est de la ville. En m’appliquant à soulever ma cage thoracique pour inspirer et demeurer en vie, je pose ma main tremblante sur sa main chaude et forte qui tient le levier de transmission. Je me souviens de lui, naissant, lorsque je l’avais ramené de l’hôpital. J’ai tout à coup l’impression d’effectuer le chemin inverse. Après avoir frayé, je suis un vieux saumon qui remonte la rivière où la mort m’attend après mes efforts pour assurer la survie de l’espèce.

À l’entrée de l’urgence de l’institution psychiatrique, plus que centenaire, le décor est absolument lugubre. Les tuiles de céramique glacée d’un autre siècle tapissent les murs et le sol du corridor menant à l’entrée verrouillée. Je marche dans les pas de milliers de personnes à l’esprit dérangé qui sont passés avant moi dans cet étroit corridor. Une fois la porte libérée de ses amarres, je me retrouve devant une infirmière, un préposé et deux gardes de sécurité, masqués comme des malfaiteurs. On me fouille et on me masque aussi, avant de me faire traverser un détecteur de métal. Après avoir pleuré quelques secondes dans les bras de mon fils, il doit me quitter, car le milieu en quarantaine ne peut admettre d’accompagnateur. Il me dira plus tard qu’il a éprouvé l’épouvantable impression de laisser son père à la porte d’une prison ou d’un abattoir.

Une fois à l’intérieur, rien ne permet de calmer mes inquiétudes et mon anxiété. Je suis maintenant chez les fous et je me demande déjà ce qui m’a pris de venir ici de mon plein gré. Les locaux sont vétustes et j’ai l’impression d’être entré dans le film « Vol au-dessus d’un nid de coucou ». Des malades prostrés regardent des imbécilités à la télévision, sans réagir d’aucune façon. Un jeune homme aux cheveux longs arrive à l’urgence en ambulance, ficelé à une civière. Ayant commis une tentative de suicide, des préposés le déposent dans un lit d’hôpital en l’attachant par les poignets et les chevilles. Il passe devant moi, étendu sur son grabat, beau comme un Christ en croix.

Un premier infirmier m’interpelle et me fait entrer dans son bureau. Il me demande de lui raconter mon histoire. Il se nomme Ricardo, un grand gaillard chaleureux d’origine haïtienne. Je devine qu’il sourit parfois sous son masque, mais je ne peux en être certain. Je lui raconte tout ce que j’ai écrit plus haut. Lorsqu’il me demande si j’ai des pensées suicidaires, je lui dis que je suis obsédé par l’idée de mourir pour cesser d’avoir mal et pouvoir enfin dormir, mais qu’il est hors de question d’imposer une telle horreur à ma compagne et à mes fils que j’aime plus que tout au monde. La dévastation éventuelle de mes amis et collègues qui me connaissent jovial, et me considèrent souvent comme un modèle de santé, me hante profondément. J’explique à Ricardo que je ne peux m’imaginer leur imposer une chose pareille. Je pense également à mon amie Nadia, dont le père s’est suicidé lorsqu’elle était jeune et il est impossible de penser lui infliger une telle trahison.

Mon ami Ricardo m’apprend alors que j’ai des pensées suicidaires passives. Ému aux larmes, je le remercie du fond du cœur de donner un nom aux sentiments contradictoires qui me déchirent. Pour que cet état soit connu et nommé, il faut nécessairement qu’il ait été vécu par d’autres avant moi. Chez les fous, je me sens tout à coup moins seul, même si je ne suis pas moins inquiet. En me reconduisant vers la salle d’attente, où le téléviseur crache encore des imbécillités, Ricardo m’avise qu’un psychiatre va bientôt me rencontrer pour évaluer mon état. Je le remercie encore.

La télé me rend dingue et il m’est insupportable de demeurer assis sans bouger. Je demande à un garde de sécurité si je peux marcher dans le corridor. Le jeune homme masqué, portant un uniforme de policier révélant une musculature élaborée, désigne une porte d’un côté et de l’autre une ligne rouge tracée sur le plancher, quelques mètres avant l’entrée-sortie de l’urgence. Je peux marcher tant que je le veux, mais je ne dois pas dépasser ces limites. Sous son masque, je devine qu’il ne sourit pas. Mais ses yeux sont doux et je sais qu’en d’autres temps, nous aurions pu fraterniser lors d’une séance de musculation. Puis, comme un lion fou en cage, je marche entre la porte désignée et la ligne rouge sur le plancher.

Une jeune femme corpulente aux yeux exorbités sort soudainement d’un cubicule où elle devait demeurer jusqu’à l’arrivée d’un préposé. Sa peau noire brille sous la transpiration. À ma droite, le préposé est en train d’enfiler un équipement de protection et il demande fermement à la patiente de retourner à l’intérieur du local. La jeune femme agitée n’obéit pas et elle s’approche de moi. Le préposé demande alors à un agent de sécurité d’intervenir pour ramener la patiente dans l’espace désigné en ajoutant qu’elle est peut-être atteinte de la COVID. Je suis pétrifié.

Au même moment, à trois mètres devant moi, à travers la petite fenêtre de la porte d’un autre local, un psychiatre portant une visière me fait signe de m’approcher pour venir le rencontrer. Pour y parvenir, je dois passer entre la patiente qui commence à se fâcher et le préposé qui enfile son équipement de sécurité. Là où le psychiatre est placé, quelques pas à l’intérieur du local, il ne voit pas la scène qui se déroule autour de moi. Il voit seulement un patient qui n’arrive pas à prendre la décision de s’approcher. Le médecin me fait signe à nouveau de venir le rejoindre, mais je suis immobilisé. Pendant que la jeune femme suspectée de COVID engueule l’agent de sécurité, il réussit tout de même à la ramener dans son cubicule. J’ai l’impression de me trouver dans la série « Orange is the new black ». Je me décide alors à aller rejoindre le médecin en éprouvant la certitude que je traverse un nuage de virus qui achèvera mon calvaire au cours des prochains jours ou des prochaines semaines.

Dans la petite salle, deux psychiatres se présentent à moi en précisant qu’ils vont procéder à mon évaluation. Ils prennent des notes pendant que je leur raconte mon histoire. Ils doivent certainement vérifier si mes propos concordent avec ceux que j’ai tenus à Ricardo. Après leur avoir parlé de mon insomnie, de mon épuisement et de la terreur que j’éprouve concernant les conséquences de la crise de la COVID, ils me demandent si je peux développer concernant ces conséquences qui me font si peur. Je leur dis d’abord que je n’en parle pratiquement jamais pour ne pas contaminer psychologiquement mes proches. Après en avoir pris bonne note, ils me proposent de me confier sans crainte.

En évoquant l’exemple de l’Italie, qui sort lentement de la crise, j’ai lu que la COVID avait déjà coûté entre 30 et 60 milliards d’Euros et que dans certaines régions, la mafia avait pris le contrôle de la vie politique. Suspectant sans doute une forme de délire de persécution, un des psychiatres me demande si je crains que cette réalité italienne ait des répercussions chez nous. En pensant tout de même à l’époque de Mussolini et Hitler, des dictateurs qui ont pris le pouvoir dans la foulée de l’effondrement économique de 1929, je réponds en affirmant que chez nous, je crains une faillite de l’État et que cette condition constituait un contexte favorisant la montée des extrémismes. Malgré l’air un peu détaché de mes interlocuteurs, j’ai quand même l’impression d’émettre une hypothèse qui pourrait contenir une part de vérité.

Après que j’aie répondu à quelques autres questions, les deux psychiatres m’invitent à sortir pour leur permettre de se consulter. Je retourne donc dans le corridor où la patiente récalcitrante a heureusement disparu. Le préposé qui avait enfilé un équipement de protection pour se rendre auprès d’elle me demande si j’ai faim. J’ai toujours faim, puisque je marche sans arrêt et mon cerveau en surchauffe brûle des calories comme jamais dans ma vie. Au cours des dernières semaines, j’ai involontairement perdu presque cinq kilos. En passant devant un miroir, j’ai l’impression d’être devenu plus vieux que mon père. Le préposé m’apporte un sac de papier brun contenant un lunch froid. Il ne porte pas de gants et j’espère qu’il s’est bien lavé les mains depuis la précédente intervention. Après avoir avalé un sandwich, un morceau de fromage, un jus de fruits et un yogourt, je suis rappelé au parloir par mes psychiatres.

Ils déclarent alors que je suis en état de dépression sévère, qu’ils comprennent la souffrance que j’éprouve et que je dois dormir. Ils ne peuvent pas savoir à quel point je suis d’accord avec eux. Ils ajoutent qu’ils vont me prescrire un comprimé de benzodiazépine et qu’ils vont me garder en observation pour la nuit. Double traumatisme. J’ai peur des benzodiazépines depuis que mon amie Louise est restée dépendante de cette substance durant plusieurs années. Et l’idée de dormir à l’urgence de l’hôpital psychiatrique me terrifie.

Alors que je préférerais retourner chez moi avec la nouvelle prescription, les médecins affirment que l’offre n’est pas négociable. Mes idées suicidaires ont beau être passives, ils sont inquiets de mon état de fatigue extrême et ils tiennent à ce que je demeure en observation à l’hôpital. Je m’imagine dans un cubicule vitré où une infirmière suspicieuse m’observe pendant que je dors. Je finis par accepter l’offre non négociable et on me conduit de l’autre côté des portes que je ne devais pas dépasser lorsque je marchais dans la section d’accueil de l’urgence.

Un nouveau préposé me montre le lit où je serai observé; une civière installée le long d’un mur dans un corridor. Je lui explique que je n’ai pas dormi depuis un mois et que je ne vois pas comment je vais réussir à dormir sur un tel brancard. Le préposé répond que ce n’est pas lui qui prend les décisions. Alors que nous sommes entourés d’une dizaine de personnes; patients, infirmières et agents de sécurité, il me demande à voix forte si j’ai des pensées suicidaires. Je n’en avais plus depuis quelques minutes, mais j’ai soudainement recommencé à en avoir.

Fier de mes nouvelles connaissances en psychiatrie, je réponds que j’ai des idées suicidaires passives. Peu impressionné par ma réponse, il applique le protocole des suicidaires actifs en me demandant de lui remettre mes chaussures, car les lacets pourraient constituer une corde avec laquelle certains désespérés ont déjà réussi à se pendre. Je lui remets donc mes chaussures et, en échange, il me donne une première dose de benzodiazépine afin d’abaisser mon niveau d’anxiété jusqu’à l’heure du coucher. Environ une demi-heure après avoir avalé le cachet, ma perception du temps interminable disparaît. Tout devient feutré et la réalité se déroule au ralenti. Je marche en flottant sur un coussin d’air. Mon anxiété s’envole comme un mauvais rêve.

La parade des fous se poursuit autour de moi. J’ai l’impression que tout est du cinéma. Dans la salle commune, attenante aux chambres et aux civières qui longent les corridors, un autre téléviseur diffuse d’autres stupidités. Je me retrouve dans l’asile délabré du film « Twelve Monkeys », mais Brad Pitt n’est pas là pour animer les patients de sa verve délirante. Sans doute sous l’effet du calmant, mon nouveau lieu de résidence m’apparaît presque moins pénible que le confinement pur et dur des semaines précédentes. Des événements se produisent autour de moi, sans que j’aie à les initier. Les gardes ont l’air bêtes, les infirmières discutent entre elles, les patients parlent au téléphone et ils posent des questions aux membres du personnel qui répondent un peu machinalement. Bref, rien de trop réjouissant en cette époque d’angoisse collective aiguë, mais quelque chose se passe. En arpentant un long corridor, je pense à Nelligan en essayant de me rappeler les vers tristes du Vaisseau d’Or, mais je me souviens à peine de trois derniers évoquant un naufrage :

Que reste-t-il de lui dans la tempête brève?
Qu’est devenu mon cœur, navire déserté?
Hélas! Il a sombré dans l’abîme du Rêve!

Habité par ce souvenir confus, je me sens indigne de marcher dans les pas d’une telle légende et je ne veux surtout pas mourir comme lui, enfermé dans cette institution. Au bout de mon corridor qui vacille sous l’effet de la médication, à travers des portes vitrées et soigneusement verrouillées, j’observe des peupliers centenaires qui ont certainement côtoyé le poète égaré. Des passants affairés que je ne connaîtrai jamais marchent sur la rue en ne voyant que les murailles du donjon qui m’héberge. Ils sont dehors, comme je l’ai toujours été, alors que je suis dedans, comme je n’aurais jamais voulu l’être.

Pour la première fois depuis plus d’un mois je ressens tout à coup de vrais signes d’endormissement. Mes paupières sont lourdes, je bâille et je contemple bientôt ma civière comme s’il s’agissait de la septième merveille du monde. Alors que je m’apprête à m’étendre, un membre du personnel se présente à moi comme étant le responsable de l’urgence. Il ne comprend pas pourquoi on m’a assigné cette planche capitonnée, alors que plusieurs chambres avec lits ne sont pas occupées à pleine capacité. Je suis tout à fait d’accord avec lui. Il revient quelques minutes plus tard avec une dose quatre fois plus forte de benzodiazépine et il m’assigne un lit plus confortable dans une chambre où deux autres déséquilibrés dorment déjà. J’accueille les comprimés et le lit comme des offrandes inespérées et je sombre rapidement dans un sommeil profond.

Je me réveille au cours de la nuit à cause d’un voisin qui ronfle comme un engin. Une infirmière est à la porte de la chambre au milieu du corridor éclairé. Elle était venue s’enquérir des effets du ronfleur sur les co-chambreurs. En m’apercevant éveillé, elle me fait gentiment signe de venir la rejoindre. Depuis ma nouvelle vie d’insomniaque noctambule et angoissé, un réveil a toujours sonné le glas du reste de ma nuit. Pour me soustraire au ronfleur, la bienveillante infirmière me conduit dans une autre chambre où dort paisiblement un autre patient. Je la remercie du fond du cœur en lui confiant que je n’ai pas vraiment dormi depuis un mois. Elle semble heureuse de me rendre ce service. Je me glisse dans un nouveau lit, comme si ma mère était venue me border et je me rendors profondément. Première victoire de la chimie sur les démons de la nuit.

Je me réveille le matin en réalisant péniblement que je suis vraiment dans un asile d’aliénés, comme disait ma grand-mère. Mais j’ai enfin dormi. Je me lève et je déjeune dans la salle commune où la télé crache de nouvelles informations, ressemblant étrangement aux insanités de la veille. Un commentateur- journaliste semble atteindre un orgasme morbide, chaque fois qu’il annonce un mort de la COVID.

Autour d’une grande tablée, tous les patients démasqués ruminent en fixant leurs céréales. Nul ne parvient à se regarder dans le miroir de la folie des autres. Je semble le seul à observer autour de moi, jusqu’à ce que j’aperçoive le jeune homme aux cheveux longs qui est miraculeusement descendu de sa croix. Je le salue en baissant la tête et il me rend ma salutation. Si je demeure interné, j’aurai au moins un ami à qui parler.

La veille, les deux psychiatres m’ont avisé qu’une psychoéducatrice nommée Geneviève me rendrait visite au cours de l’avant-midi. Dès son arrivée, alors que j’arpente calmement mon corridor, j’ai un coup de foudre. Elle est masquée, je ne vois pas sa bouche, mais ses yeux brillent d’humanité. En d’autres circonstances, je l’aurais sans doute engagée dans mon équipe de formatrices en psychoéducation. Je la suis dans un local où je réponds aux mêmes questions qui m’ont déjà été posées. Je souffre encore terriblement, mais je sens qu’une personne m’écoute, autant avec son cœur qu’avec sa tête. Pour m’empêcher de devenir suicidaire actif, Geneviève deviendra une autre alliée dont je ne pourrai de trahir la confiance.

Pendant qu’elle prend des notes, je respire un peu mieux. Geneviève m’apprend que je serai évalué par un autre psychiatre et qu’elle assistera à notre rencontre. Une heure ou deux plus tard, je rencontre donc le docteur Caihol, sympathique psychiatre au regard franc et aux questions pertinentes.

Sous l’effet de ma nuit de sommeil et de ma rencontre avec Geneviève, qui m’observe dans un coin de la pièce, je réponds aux questions stimulantes de mon nouveau psychiatre en retrouvant mes moyens intellectuels. Je me sens soudainement comme si j’avais été convoqué à une entrevue pour obtenir un nouveau poste.

Souhaitant de tout cœur quitter l’hôpital psychiatrique, en obtenant une prescription pour une nouvelle médication, je performe l’entrevue de ma vie. Je fais valoir toutes mes expériences de vie, avant les cauchemars et le choc du confinement qui m’a fait perdre pied. Suite à cet entretien, où j’aurais pu obtenir un poste à l’hôpital, le médecin me prescrit des benzodiazépines en me rassurant sur les effets d’accoutumance. En énumérant les défis que j’ai relevés au cours de ma carrière, ainsi que la discipline d’entraînement physique que je maintiens depuis plus de quarante-cinq ans, le docteur Caihol me rassure quant à l’éventuel sevrage de la médication. Son verdict est sans équivoque, la première étape de ma thérapie consiste à recommencer à dormir. Je suis tout à fait d’accord avec lui.

Le psychiatre me prescrit également un antidépresseur qui fera effet dans un délai de deux à six semaines. En me donnant congé de l’hôpital, il me prévient que je devrai être patient et qu’un effet montagne russe pourrait bien se produire avant un retour à la normale. Je suis soulagé de pouvoir quitter l’hôpital, mais je ne crois pas du tout à ma guérison prochaine. Je n’ai jamais éprouvé l’état de désarroi qui m’assaille et je ne peux faire autrement que de le croire permanent.

Mon fils revient donc me chercher à l’hôpital, fou de joie de ne pas être celui qui m’aura abandonné en institution psychiatrique. De retour à la maison, ma conjointe m’accueille à bras ouverts, rassurée par une communication avec le psychiatre. Mais elle n’a presque pas dormi au cours la nuit précédente et elle sait bien que je ne serai pas miraculeusement guéri au cours des prochains jours. Elle est encore très éprouvée par le mois d’enfer que je lui ai involontairement fait vivre. Ses craintes s’avéreront plus que pertinentes, pour au moins un autre mois, avant que l’antidépresseur ne fasse effet pour rééquilibrer la chimie de mon cerveau.

Je fais parvenir le certificat d’arrêt de travail à mon employeur qui saura donc que je suis passé par l’urgence psychiatrique de l’hôpital Louis-Hyppolite Lafontaine. Mon fils Benjamin et ma collègue Émilie me félicitent d’être allé chercher l’aide spécialisée dont j’avais besoin en me rappelant qu’une dépression « ça peut arriver à n’importe qui ». Ayant déjà employé cette formule pour rassurer des amis éprouvés, je me sens tout à coup perplexe, car il ne me serait jamais venu à l’esprit que ce « n’importe qui » pouvait également être moi-même.

À partir de ce moment, mon congé-maladie me libère de toute implication professionnelle et je me retrouve aux prises avec un effet inattendu. Au lieu d’apprivoiser lentement la perspective de la retraite, ce que j’avais prévu faire à compter de l’automne 2020, je tombe brutalement en retraite totale. Je n’ai plus rien à faire de mes journées. Je tombe dans un vide absolu que je n’arrive pas à combler, du matin jusqu’au soir. Arrêt complet des planifications, des suivis, des supervisions, des lectures utiles, des validations de documents et des communications orales ou écrites avec mon équipe de travail. Plus de résolutions de problèmes, qu’ils soient intéressants ou désolants, plus rien! Moi qui étais toujours en train de prévoir les défis à venir, le futur vient de fermer ses portes comme un magasin de bonbons contaminés.

Tel un joueur de hockey victime d’une solide commotion cérébrale, je ne peux toujours pas écouter la télé, ni lire la moindre ligne sans éprouver un terrible mal de tête. Pour combattre l’anxiété, on me dit pourtant que je dois m’occuper. Je dois prévoir des activités quotidiennes qui m’éviteront de me demander sans cesse ce que je vais faire de mes journées. Mais j’avais tout ça avec mon travail qui me permettait de m’injecter quotidiennement un cocktail d’adrénaline, sérotonine et dopamine sans avoir recours à aucune seringue. Je n’avais qu’à m’installer devant mon ordinateur et les tâches déboulaient durant toute la journée. Des dizaines de personnes pensaient à me faire parvenir un document ou à m’appeler pour obtenir une information. Dorénavant, à moins de faire des dessins, de la pâte à modeler ou de la peinture à numéro, je n’avais plus rien d’utile à faire, ni pour moi-même, ni pour la société.

Geneviève, la psychoéducatrice rencontrée à l’hôpital, prend rendez-vous avec moi pour venir me rencontrer à la maison avec ma conjointe. Elle doit se douter que Yolande est en train de se noyer en essayant de nous maintenir à la surface d’un lac sans fond. Lors de la prise de rendez-vous, elle m’avise que je rencontrerai sous peu un autre psychiatre, car le docteur Caihol doute de son diagnostic. Considérant ma performance, il a pensé que j’étais peut-être aux prises avec un simple trouble d’adaptation, conséquence d’une grande fatigue et de la perspective de la retraite. Il souhaitait donc qu’un confrère refasse une évaluation pour valider le diagnostic de dépression et adapter l’approche thérapeutique.

Au cours de la période suivant ma visite éclair à l’hôpital psychiatrique, je n’existe que pour dormir. Vers 21 heures, je prends mes cachets de benzodiazépine et je dors d’un sommeil d’encre pendant au moins 10 heures. J’ai effectivement du sommeil à récupérer, mais le matin venu je ne suis pas reposé pour autant. Chaque matin au réveil, je suis absolument déçu d’être encore vivant. J’étais tellement paisible dans la mort inconsciente de la nuit que la lumière du soleil me tue comme un vampire de Transylvanie. Après plusieurs nuits de 12 heures, toujours épuisé et déçu au réveil, ma seule activité consiste à essayer d’oublier le temps qui ne passe plus avant qu’advienne enfin ma prochaine nuit de sommeil. Je me sens comme ma tante Rose qui, très âgée, se berçait toute la journée en se demandant pourquoi le « Bon Dieu l’avait oubliée sur la Terre ».

Au cours de la journée, tout ce que je réussis à faire est de me sentir coupable. Je me sens coupable d’avoir laissé tomber mon équipe de travail, je me sens coupable d’avoir donné la vie à des enfants dans un monde qui s’effondre, je me sens coupable des erreurs que j’ai commises il y a des dizaines d’années et je m’en veux pour toutes les fois où j’ai pu dévaloriser des personnes, même involontairement. Je me sens même coupable de ne pas m’être noyé, il y a quelques années, lors de vacances à Cuba où j’avais résisté longuement à une vague de retour qui avait failli m’emporter au large. J’avais alors survécu en puisant mes forces dans mes liens amoureux, en pensant à ma compagne et à mes fils. J’ai soudainement l’impression que si je n’avais pas survécu, ma famille aurait au moins bénéficié de ma police d’assurance-vie. Je me sens coupable de ne plus servir à rien et de continuer tout de même à exister, sans encore comprendre que ces sentiments sont un effet direct de la maladie mentale qui m’affecte momentanément.

Par visioconférence, je rencontre à plusieurs reprises le docteur Pierre David, chaleureux médecin qui traverse littéralement l’écran de mon ordinateur pour venir me rejoindre dans ma détresse. Tout seul dans mon bureau, désormais inutile, je ne parviens qu’à évoquer mon histoire à travers une détresse que je ne réussis plus à dissimuler. Au mieux, je fais valoir des habiletés que j’ai déjà eues et que je regrette profondément de ne plus pouvoir utiliser. Mon nouveau psychiatre confirme alors mon état de dépression sévère et me prescrit un autre médicament servant à potentialiser l’antidépresseur.

Durant ma période de grande anxiété, avant de me rendre à l’hôpital, j’étais en détresse, mais je ne parvenais pas vraiment à pleurer. Un sanglot montait parfois à travers ma poitrine, quelques larmes coulaient, mais l’explosion était aussitôt réprimée par je ne sais quel obscur mécanisme d’inhibition.

Mais voilà qu’après ma visite à l’urgence, s’ouvrent les vannes d’une tristesse abyssale. À la moindre occasion, je pleure à gros sanglots, parfois durant des heures. Si je rate une recette, que je tente de réaliser pour m’intégrer à la vie quotidienne, l’orage éclate et je pleure comme si un drame épouvantable venait de se produire. Si j’hésite entre deux vêtements pour aller prendre une marche à l’extérieur, je me répands, et ma conjointe doit me rassurer pour que je parvienne à m’habiller selon la température. Au cours de la marche qui suit cette crise, si je cherche mon téléphone cellulaire en croyant l’avoir perdu, je me remets à pleurer, comme si je venais de perdre un de mes enfants. Je me trouve ridicule, mais j’apprendrai plus tard que ces réactions font également partie de la maladie.

Suite à mes longues nuits de sommeil, en état de désœuvrement professionnel, je me sens sous-stimulé. Épuisé d’ennui, je tombe parfois à genoux sur le tapis du salon, je pose la tête au sol et je me déverse comme une jarre remplie de larmes.

Au plus fort de la crise de la COVID, où des personnes âgées sont abandonnées jusqu’à la mort en CHSLD, je pleure sur leur sort en imaginant que cet état d’abandon allait bientôt toucher toute la société. Je me sens lâche en constatant que je ne fais rien pour aider qui que ce soit.

Au plan philosophique, je réalise que j’ai congédié les figures religieuses de mon enfance, mais que je les ai remplacées par un univers bienveillant, alors qu’il ne l’est pas du tout. Le cosmos se fout complètement des étoiles avalées par les trous noirs, de l’extinction des dinosaures, des citoyens de Pompéi brûlés vifs dans la lave en fusion, des chats écrasés et des fourmis submergées par un orage d’été. Je pleure toute la tristesse de la vie. Je pleure aussi sur la durée ridicule de ma vie, que je survive ou non à ma dépression ou à la COVID qui terrorise l’humanité. Je demeure tout de même obsédé par l’idée de disparaître, sauf la nuit où le vide me berce enfin.

Puisque je ne peux imaginer mourir avant ma compagne et mes fils et que je refuse l’idée de les amener avec moi de force, comme un chef de secte égaré, je leur parle un jour d’un fantasme inavouable. Tout en éprouvant la certitude de les aimer, et dans le but d’éviter les malheurs que je pressens, je leur confie que je m’imagine parfois monter avec eux dans ma voiture pour un dernier voyage immobile. Après quelques heures à laisser tourner le moteur, nous serions éternellement ensemble dans un grand sommeil familial. Je sais bien que je serais incapable de faire une chose pareille, mais mes fils et ma compagne m’aiment tellement qu’ils m’écoutent attentivement avant de me prendre affectueusement dans leurs bras. Je pleure encore toute la tristesse du monde, mais je me sens aimé et vivant, malgré la douleur.

Le matin en me réveillant, toujours déçu, je me retrouve face à mon chat que ne me reconnaît plus. Alors que je brosse son poil, il me griffe et il passe le reste de la journée à se méfier de moi en miaulant agressivement. J’ai perdu mon poste de chat alpha dans la maison et il réclame ce statut, puisqu’il est devenu plus fort que moi. Une de mes seules activités, à part m’ennuyer à crever, est de lui donner à manger et de nettoyer sa litière. Je suis un chat à son service et je n’en peux plus de pleurer.

Soudainement, au plus profond de ma dépression, malgré mes nuits interminables, une idée surgit pour soigner mes déceptions matinales. Je propose à ma conjointe de venir me rejoindre à son réveil pour que nous puissions passer du temps ensemble, enlacés, avant de commencer notre journée. Nous sommes au début juin et c’est la première idée vivante que j’exprime depuis le début de mon épisode d’anxiété dépression. À travers la chaleur de nos corps et la tendresse de nos mains, au-delà de tout discours, notre alliance amoureuse renaît de la fécondité de son histoire, plus forte que la mort. Je ne suis pas encore guéri de la dépression, mais j’ai ainsi réussi à vaincre mon dragon du matin.

Encouragé par cette première victoire sur la détresse et le désir de m’absenter, je prends la décision de parler de ma maladie aux personnes que j’aime. Chaque jour, je choisis des amis et des collègues avec lesquels je me sens en confiance et je les appelle pour leur raconter quelques fragments de ma détresse. En retour, ils se confient à cœur ouvert concernant leur expérience du confinement et nous découvrons des zones de solidarité humaine. Dans la chaleur printanière enfin revenue, après la grisaille glaciale du mois de mai, je communique avec des personnes que j’aime. Je pleure parfois durant mon récit, mais je réapprends aussi à pleurer de joie en les entendant dire qu’ils sont de tout cœur avec moi. Je me mets à penser que je pourrais passer le reste de ma vie à cultiver ces amitiés sincères.

Je me mets donc à aller mieux et je dors encore des nuits de dix à douze heures, alors que mon cerveau se répare lentement sous l’effet de la médication. En racontant mon histoire, et en prenant le risque de l’écrire, je ne sais pas si je la mets à distance ou si j’apprends lentement à l’assumer. Sans doute un peu des deux.

Quoi qu’il en soit, j’ai cessé d’envier les morts. Comme pour la plupart d’entre nous, la mort elle-même est demeurée triste, mais j’ai cessé de la désirer.

J’ai également repris une bonne habitude, lors de mes périodes d’entraînement en course à pied ou durant mes déplacements dans des lieux publics. En passant près des personnes que je croise, je les salue cordialement. Est-ce un signe encourageant pour les défis à venir qui ne manqueront pas, alors qu’à peine dix pour cent des gens retournaient mes salutations avant la COVID, j’estime maintenant à quatre-vingts pour cent le nombre de réactions chaleureuses.

Et surtout, surtout, comme aux temps les plus doux de mon existence, je réussis à faire rire ma blonde au moins une fois par jour.

Finalement, si l’univers n’est pas bienveillant comme je l’aurais souhaité, il est aussi merveilleux qu’il est mystérieux, le temps qu’on l’habite.

Pour tous ceux que j’aime, et pour moi-même, je guérirai.

 

Je tiens à remercier du fond du cœur tous ceux qui m’ont offert leur écoute au cours de cette période de détresse. Un merci tout spécial à mes collègues du Cégep Marie-Victorin et à l’équipe de direction, en particulier Julie Hautin, Jean-François Bellemare, Jean-Pierre Miron et Sylvain Mandeville. Lors de nos échanges, vous n’avez pas seulement préservé ma dignité. Votre compréhension a grandement contribué à la faire renaître. Merci également à l’équipe de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. Même si l’urgence de Louis H. Lafontaine aurait elle-même besoin d’aide, la qualité des soins que j’ai reçus par les membres de cette institution me permet à nouveau de croire en l’avenir.

En espérant que ce texte, lancé comme une bouteille à la mer, pourra venir en aide aux personnes qui seront un jour confrontés à cette épreuve ou à ceux qui les aiment.

En espérant que ce texte, lancé comme une bouteille à la mer, pourra venir en aide aux personnes qui seront un jour confrontés à cette épreuve ou à ceux qui les aiment