Après que des pangolins ou des chauves-souris eurent craché un bizarre de virus dans les poumons des résidents de la ville de Wuhan, le gouvernement chinois a décrété un grand confinement durant lequel des préposés en combinaison de protection ont utilisé des pistolets à température pour tirer dans le front de leurs concitoyens. Au passage, à Hong Kong et un peu partout en Chine, les autorités communistes en ont profité pour interrompre une autre révolution démocratique.

Quelques semaines plus tard, la Corée du Sud est entrée dans le mouvement pandémique naissant, en déclarant la guerre à un coronavirus ayant sauté la barrière des espèces pour des raisons qui se discutent encore dans les milieux scientifiques. À ce stade de la contagion, nous n’étions pas trop inquiets pour les Coréens, citoyens disciplinés qui possèdent tellement de téléphones cellulaires qu’aucun virus n’aurait la moindre chance de survivre dans un environnement aussi saturé de micro-ondes. Mais lorsque le virus en forme de boule qui pique a envahi l’Italie, nous sommes tous devenus perplexes. Car si nous savons que sur un terrain de football les Italiens sont passés maîtres dans l’art de feindre l’agonie sans raison valable, lorsqu’ils se sont mis à mourir des suites de véritables pneumonies, et que l’espace vint à manquer pour disposer des morts, une grande vague d’inquiétude a traversé la planète.

Pendant que les Italiens en confinement chantaient des airs d’opéra sur leur balcon pour se donner du courage, une multitude de voyageurs infectés ont involontairement disséminé le virus à travers le monde. C’est ainsi que le 13 mars 2020, alors que j’étais dans une intense période de travail depuis un peu trop longtemps, mon institution d’enseignement a interrompu ses activités. Ce jour-là, en tout début de matinée, je quitte donc le bureau pour aller poursuivre mon travail à la maison.

En passant près d’un marché d’alimentation, je me rappelle que mon frigo est presque vide. La veille, les médias ont rapporté de nombreux mouvements de panique dans les épiceries et je suis soulagé d’apercevoir seulement quelques voitures devant le grand bâtiment. Il est environ 9 heures lorsque je me joins à quelques clients silencieux qui remplissent leur panier de denrées.

Alors que je parcours les allées, un puissant orage éclate à l’extérieur et de grandes flaques d’eau se forment dans l’aire de stationnement. Plusieurs voitures arrivent en produisant de petites vagues où pataugent des clients contrariés. Comme si la fin du monde venait d’être décrétée en haut lieu, les nouveaux arrivés prennent d’assaut le magasin et vident les tablettes de tous les produits non périssables. La section des pâtes alimentaires est littéralement dévalisée, au grand dam de ceux qui n’ont pas eu le temps de prendre leur ration. Comme s’ils prévoyaient faire naufrage en pleine mer, ils se précipitent en maugréant dans la section des produits en conserves où certains glissent un bras derrière les rangées de boîtes métalliques pour les faire tomber en cascades dans leur chariot.

En m’éloignant de la horde de clients anxieux, je me retrouve seul dans la section du papier hygiénique, pillée la veille. Plus un seul rouleau de papier blanc sur les tablettes. Il faudra trouver une autre façon de se démerder jusqu’à la fin des temps. En réprimant un sentiment de honte d’appartenir au genre humain, je pousse mon chariot tel un zombie parmi les rangées de victuailles. Sans réfléchir, je saisis un gros sac de riz qui pourrait nourrir une troupe de scouts durant tout un camp d’été. Je n’ai pas encore attrapé le coronavirus, mais je suis clairement contaminé par la panique qui règne autour de moi.

Avec l’idée de fuir cette épicerie en folie, je me dirige vers les caisses où des dizaines de personnes attendent déjà en longues filées. Autour des paniers qui débordent, des boîtes de biscuits écrasés jonchent le sol.

Contrairement aux mouvements d’affolement dans les rangées, les clients en files d’attente sont silencieux et hagards. Derrière moi, un père de famille explique à son jeune fils stupéfié que nous venons de basculer en temps de guerre et qu’il faudra se battre pour demeurer en vie. Soudainement, des bombes de gaz neurotoxiques explosent dans ma tête et je suis traversé par un courant électrique qui me fait trembler comme une feuille. Loin devant moi, des caissières exaspérées numérisent d’innombrables boîtes de conserve jetées pêle-mêle dans les paniers. Alors que j’aurais dû m’enfuir depuis longtemps, je demeure figé sur place en attendant mon tour.

Lorsque j’arrive enfin à une caisse, une jeune préposée m’observe furtivement en soulevant les sourcils. Mon chariot n’étant qu’à demi plein, elle considère probablement que je ne tiens pas véritablement à la vie. Je me surprends à penser que je pourrais mourir de faim avant d’être terrassé par la terrible COVID-19 qui avance comme une ombre sur le monde.

À l’extérieur du magasin, l’orage de fin du monde déverse encore des trombes d’eau. Ma voiture repose dans une marre d’une quinzaine de centimètres d’eau de pluie et de débris printaniers. Un éclair déchire soudainement le ciel, puis un coup de tonnerre me fait sursauter. Je ne suis pas superstitieux, je ne tolère les dieux que s’ils sont pacifiques et qu’ils n’abusent pas des enfants, mais en ce vendredi 13, je suis envahi par l’impression que des forces surnaturelles sont en colère contre l’humanité.

Je ne crois pas non plus aux thèses apocalyptiques qui affectent tant de nos concitoyens en ce début de troisième millénaire, mais je suis subitement angoissé à l’idée d’assister de mon vivant à la fin de l’expérience humaine. En pensant à tous ces prophètes de malheur, qui passent leur vie à annoncer la fin du monde, tout en reportant la date fatidique à mesure qu’ils vieillissent, je me demande si je ne suis pas en train de devenir l’un des leurs.

Une fois dans ma voiture, je tente de me calmer avant de reprendre la route. Au cours de la journée, je dois assurer le rapatriement de mon équipe d’enseignants dispersée dans différents villages du Nunavik. Quelques jours auparavant, dans un magazine choisi au hasard dans la salle d’attente d’un dentiste, j’ai lu qu’en 1918 plusieurs villages nordiques avaient été décimés lors de l’épidémie mondiale de grippe espagnole. J’ouvre mon téléphone portable et, en consultant les réseaux sociaux, je constate que des Inuits font courir la rumeur d’une fermeture imminente des aéroports du Nunavik. Les peuples du monde se referment comme des coquilles de noix et je suis mort d’inquiétude pour mes collègues.

De retour chez moi, je me remets au travail en essayant d’oublier les événements qui viennent de me déstabiliser. La journée est exigeante mais se déroule rondement. À la fin de l’après-midi, tous les membres de mon équipe ont un billet d’avion assurant leur retour imminent vers Montréal.

Au cours de la soirée, seul à la maison, je suis à nouveau envahi par des angoisses apocalyptiques. Habituellement, lorsque des proches expriment des craintes de fin du monde, je leur rappelle que toutes les générations qui nous ont précédés ont pensé, à un moment ou un autre, que l’humanité n’allait pas leur survivre. Je vais donc me coucher en me tenant moi-même ce discours, tout en essayant de me rappeler des extraordinaires capacités d’adaptation de l’espèce humaine. Je demeure pourtant aux prises avec des tremblements nerveux incontrôlables.

Peu de temps après m’être assoupi, je fais un cauchemar terrifiant. J’ai cinq ou six ans et je marche dans une rue en tenant la main de ma grande sœur. Soudainement, l’espace est envahi par des soldats qui ont pour mission d’exterminer l’humanité. Les militaires, masqués et immunisés contre le SARS-CoV-2, sont le bras armé d’un gouvernement totalitaire qui vient de décréter l’exécution de tous les terriens qui pourraient encore propager le virus.

Des soldats tirent à vue sur les passants qui éclatent comme des fruits. Autour de nous, hommes, femmes et enfants tentent de fuir en hurlant de terreur, mais personne n’est épargné. Les corps mutilés agonisent sur le pavé. Ma grande sœur m’entraîne dans une ruelle pour nous soustraire au carnage, mais ce n’est qu’une question de temps avant que les guerriers de la mort ne nous retrouvent. Dans les bras l’un de l’autre, nous vivons nos derniers moments.

Un soldat nous aperçoit et nous met en joue. Il fait feu. Sous l’impact d’une balle imaginaire, mon cerveau se déchire et je me réveille dans un état de frayeur extrême. Mon corps est secoué de spasmes. J’éprouve la certitude que je ne serai plus jamais le même. Sans me rendormir du reste de la nuit, je respire profondément pour tenter de me convaincre que je suis encore en vie, mais je ne suis déjà plus certain que ces efforts en vaillent la peine.

Suite à ce cauchemar, les crises de panique se succèdent jour et nuit. Ma compagne ne reconnaît plus l’homme calme et confiant que j’ai été jusqu’à ce vendredi 13 dévastateur. Je suis survolté, constamment en proie à des tremblements et à des visions d’horreur. Les conséquences potentielles du confinement me terrifient. Comme si nous étions revenus à l’époque de Staline et Hitler, j’entrevois des dictatures sanguinaires qui pourraient émerger d’une décroissance économique brutale entraînant l’effondrement des démocraties.

Malgré les crises d’anxiété qui s’enchaînent, je tente de poursuivre mon travail. Chaque jour, lorsque je réussis à retrouver un peu de calme, je me précipite à l’ordinateur pour terminer quelques rapports en lien avec le financement des programmes dont j’ai la charge. Lorsque je communique avec mes collègues, je tente de cacher le mal-être qui me ronge pour ne pas ajouter à leurs propres inquiétudes. Pendant que je travaille à l’ordinateur, j’oublie ce que je fais au moment où je le fais. Je réécris certaines sections de mes rapports en double, en triple, en quadruple. Une fois mes tâches effectuées, je suis exténué, la tête veut m’éclater.

Malgré mon état de mal-être, j’essaie d’alimenter les mouvements de solidarité qui naissent sur les réseaux sociaux. Aux prises avec un sentiment de mort qui rôde dans un grand confinement devenu planétaire, je mobilise toutes mes ressources en écrivant :

Il n’y a pas de culpabilité dans l’univers.
Pour mieux supporter leurs malheurs, et tenter d’y trouver un sens, nos ancêtres pensaient avoir désobéi à un Dieu père.
De nos jours, nous croyons parfois avoir déplu à la Terre mère.
Mais, quelle que soit sa nature, la culpabilité ne nous aide pas à devenir adultes.
Les étoiles qui disparaissent ont-elles commis des fautes?
Les enfants qui s’éteignent en bas âge sont-ils à charge?
Bien sûr que non.

Le hasard nous a donné la vie et le hasard fait des choses qui nous déplaisent parfois.
Respirons dignement notre existence inexplicable et démontrons de la gentillesse, peu importe les circonstances.
Ce courage nous aidera à apprécier la vie, ombres et lumières confondues.
Ce matin, perché dans un arbre derrière chez moi, un cardinal chante le printemps.

Malgré cette réflexion stoïcienne, je suis emmurée dans une détresse inavouable. J’essaie de me raisonner, mais j’y arrive de moins en moins. La nuit, je ne dors plus qu’une heure ou deux, durant lesquelles les cauchemars se succèdent. Je tremble et je panique, convaincu de ma mort imminente. En me retournant dans mon lit, mon cerveau semble tourner du côté opposé dans ma boîte crânienne. Je comprends intimement que nos ancêtres aient déjà évoqué des forces diaboliques pour expliquer les états d’un cerveau qui déraille.

Après une vingtaine de jours de ce manège infernal, je fais appel à ma clinique médicale. Sans doute impressionné par l’imaginaire troublé qui accompagne mes crises d’anxiété, un médecin de famille me prescrit un antipsychotique.

Première nuit sous alchimie, je dors une heure de plus. Le médecin considère que nous tenons la bonne molécule. La nuit suivante, retour à la normale, je dors une heure tout au plus. Je n’en peux plus. Le médecin augmente la dose. Je ne dors pas mieux. Il augmente encore la dose. Rien à faire, je commence à faire des cauchemars même lorsque je suis éveillé. Autour de moi, je vois apparaître des personnages grotesques qui se moquent de ma condition. La douleur de ne pas dormir devient insupportable. Je commence à éprouver des fantasmes de suicide.

Les siestes me sont dorénavant interdites, car elles brisent les cycles de mon sommeil nocturne. J’irais bien courir à l’extérieur, comme je le fais depuis des années, mais je crains de me faire happer par une voiture. Je monte donc sur un vélo stationnaire, mais après seulement quelques coups de pédale, je m’affale sur le guidon et je tombe endormi. À mon réveil, je descends du vélo pour effectuer des exercices au sol, mais dès que je m’étends je m’endors sur le plancher. En ouvrant les yeux, quelques minutes plus tard, je suis aux prises avec un état léthargique incroyablement douloureux. Chacun de mes membres pèse une tonne de sommeil impossible. Je passe mes journées à combattre le sommeil qui me fuit la nuit venue.

Malgré une peur panique des hôpitaux, que j’imagine hautement contaminés par le virus, je demande à mon médecin si je ne devrais pas me rendre à une urgence psychiatrique. Il est d’avis que je suis plus en sécurité à la maison et il augmente la dose d’antipsychotique.

Pour ne pas m’endormir durant la journée, je marche sans interruption dans toutes les pièces de la maison. Impossible de m’arrêter sans tomber d’épuisement. Je ne peux plus lire, car je ne parviens pas à retenir la moindre ligne. Je ne peux même pas regarder une émission télévisée, car la luminosité de l’écran m’agresse violemment. Je fais parfois un peu de rangement, dans le garage attenant à la maison, mais il y a trop de cordes qui traînent un peu partout et trop de clous, solidement fichés dans des poutres en bois, pour me sentir en sécurité. Je me sens de trop dans l’existence, au point où j’ai peur de mon chat, qui ne semble plus me reconnaître.

Après une autre nuit sans dormir, alors que le jour se lève, je n’arrive plus à bouger. Bloqué à l’intérieur de mon corps, je suis rivé à mon lit. Je voudrais appeler ma conjointe, qui dort dans une autre pièce, mais je n’arrive pas à émettre le moindre son. Je ne parviens même pas à ouvrir les lèvres. En dépliant progressivement les doigts, les bras et les jambes, il me faudra deux heures pour arriver à m’assoir en équilibre précaire au bord de mon lit.

Comme un presque cadavre, je réussis à me rendre jusqu’à la porte de la chambre où ma compagne m’accueille avec un sourire radieux, croyant que j’avais enfin réussi à dormir. Je parviens à peine à prononcer les mots « pas dormi de la nuit » avant de prendre appui dans ses bras. Nous nous rendons alors dans la cuisine où je parviens à manger un peu en tremblant comme un vieillard. Il me faudra encore deux heures pour me tenir debout de façon autonome.

Alors que je pense sérieusement à avaler le contenu intégral d’un flacon d’opiacé, qui traîne depuis longtemps dans mon armoire à pharmacie, je suis convaincu que je dois me rendre à un service d’urgence psychiatrique. Mon médecin arrive finalement à la même conclusion et me réfère à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. Dans mon esprit, le nom actuel de cette institution résonne de tout son passé chargé d’histoire. Je m’en vais à l’hôpital Louis-Hyppolite Lafontaine, précédemment appelé Saint-Jean-de-Dieu. La conclusion est sans équivoque, je suis aux prises avec la folie.

En quittant la maison, j’éprouve l’horrible sensation que je ne reviendrai jamais chez moi. Je crois être atteint d’une maladie mentale qui nécessitera mon internement. Mon cerveau blessé s’imprègne de l’image de cet espace chaleureux où j’ai été heureux. Lors de déchirants adieux à ma compagne, je pense à Émile Nelligan qui est mort dans la mythique institution où je suis sur le point de poursuivre mon existence. J’ai peine à respirer.

Mon fils conduit ma voiture vers l’est de la ville. En soulevant péniblement ma cage thoracique pour inspirer et demeurer en vie, je pose ma main tremblante sur sa main chaude qui repose sur le levier de transmission. En écho à la naissance de mes deux fils, j’ai l’impression d’être un vieux saumon qui, après avoir frayé pour assurer la survie de l’espèce, remonte la rivière où la mort l’attend.

À l’entrée de l’urgence de l’institution centenaire, le décor est absolument lugubre. Des tuiles de céramique glacée tapissent les murs et le sol d’un long corridor menant à une entrée verrouillée comme une porte de prison. J’ai la sensation de marcher dans les pas de milliers de malades à l’esprit dérangé. J’avance péniblement. Je voudrais déjà m’évader.

Une infirmière, un préposé et deux gardes de sécurité ouvrent la porte de l’urgence. On me fouille avant de me faire traverser un détecteur de métal. Après quelques secondes dans les bras de mon fils, je dois lui dire au revoir, car le milieu en quarantaine ne peut admettre d’accompagnateur. Il me dira plus tard avoir eu l’impression de laisser son père à la porte d’un abattoir.

Une fois à l’intérieur, rien ne permet de calmer l’anxiété qui m’habite. Je suis maintenant admis dans un hôpital psychiatrique et je me demande déjà ce qui m’a pris de venir ici de mon plein gré. Les lieux sont vétustes et j’ai l’impression d’être entré dans l’univers du film « Vol au-dessus d’un nid de coucou ». Des malades prostrés regardent vaguement un vieux téléviseur qui diffuse des imbécillités. Un jeune homme aux cheveux longs arrive à l’urgence, attaché à une civière suite à une crise suicidaire. Il passe devant moi, étendu sur son grabat, beau comme un Christ en croix.

Un infirmier m’invite à entrer dans son bureau. Grand gaillard chaleureux d’origine haïtienne, je devine qu’il sourit parfois sous son masque, mais je ne peux en être certain. Lorsqu’il me demande si j’ai des idées suicidaires, je lui confie que je suis tourmenté par l’idée de mourir, pour enfin pouvoir dormir, mais qu’il est hors de question d’imposer une telle horreur à ma conjointe et à mes fils. En pensant à mes amis et à mes collègues qui me connaissent jovial et énergique, leur éventuelle dévastation m’horrifie tout autant.

L’infirmier m’apprend alors que j’ai des pensées suicidaires passives. Ému aux larmes, je le remercie du fond du cœur de donner un nom aux sentiments qui me déchirent. En sortant de son bureau, je me sens un peu moins seul, même si je ne suis pas moins inquiet.

De retour dans la salle d’attente, la télé me rend dingue et il m’est insupportable de demeurer assis sans bouger. Un garde de sécurité, portant un uniforme révélant une imposante musculature, pointe du doigt un espace où je peux me déplacer, entre une porte fermée et une ligne rouge tracée sur le plancher. Sous son masque, je devine qu’il ne sourit pas. Comme un lion en cage, je marche entre la porte désignée et la ligne rouge sur le plancher.

Une jeune femme corpulente sort soudainement d’un cubicule. Elle transpire abondamment. Sa peau noire brille sous les reflets blafards des néons. Un infirmier, qui enfile un équipement de protection, demande fermement à la patiente de retourner l’attendre à l’intérieur du local. Les yeux exorbités, la jeune femme n’obéit pas. Alors qu’elle s’approche de moi, l’infirmier demande à un agent de sécurité d’intervenir, en ajoutant que la patiente est fiévreuse et qu’elle pourrait être atteinte par la COVID. Je suis pétrifié.

À quelques mètres devant moi, un psychiatre apparaît à la fenêtre grillagée d’un autre local. Il me fait signe de venir à sa rencontre. Pour y parvenir, je dois passer devant la patiente qui engueule copieusement l’agent de sécurité. Je n’arrive pas à me décider. Le psychiatre, qui ne voit pas la scène qui se déroule autour de moi, m’interpelle à nouveau. En retenant ma respiration, je me décide finalement à aller le rejoindre, convaincu de traverser un nuage de virus qui achèvera mon calvaire au cours des prochaines semaines.

Après avoir évalué mon état, le psychiatre déclare que je suis en dépression sévère et que je dois absolument recommencer à dormir. Il ne peut pas savoir à quel point je suis d’accord avec lui. En m’annonçant qu’il me garde en observation pour la nuit, il me prescrit une nouvelle médication pour le sommeil. L’idée de dormir à l’urgence d’un hôpital psychiatrique me terrifie.

Après avoir avalé une première dose d’anxiolytique, on me transfère dans une autre section de l’urgence. Sous l’effet du sédatif, ma perception du temps se modifie. La réalité semble ralentir. Tout devient feutré comme si je marchais sur un coussin d’air.

La parade de la folie se poursuit pourtant autour de moi. Dans une salle commune, attenante aux chambres, un autre téléviseur diffuse d’autres stupidités. Je me retrouve dans l’asile délabré du film « Twelve Monkeys », mais Brad Pitt n’est pas là pour animer les patients de sa verve délirante.

Dans un contexte de contagion universelle, tout le monde a peur de tout le monde. Un mur semble érigé entre les patients et les membres du personnel qui discutent entre eux, solidaires dans une apparente normalité. Je m’éloigne pour marcher dans un long corridor qui ne mène nulle part.

Je pense à Nelligan et aux vers tristes du Vaisseau d’Or, évoquant un naufrage. Au bout de mon couloir, qui ondule sous l’effet de la médication, je m’arrête devant une porte verrouillée. Dans la lumière de fin de journée, j’aperçois les bourgeons éclatés de quelques grands arbres qui ont sans doute côtoyé le poète égaré. Au loin, des passants affairés que je ne connaîtrai jamais marchent dans la rue longeant les murailles du donjon qui m’héberge. Ils sont dehors, comme je l’ai toujours été, alors que je suis dedans, comme je n’aurais jamais voulu l’être.

Soudainement, pour la première fois depuis plus d’un mois, je ressens de véritables signes d’endormissement. Mes paupières sont lourdes, je bâille et je contemple bientôt une civière dans un corridor, comme s’il s’agissait de la huitième merveille du monde. Alors que je m’apprête à m’étendre, un responsable de l’urgence m’assigne un lit plus confortable dans une chambre où deux autres patients dorment déjà. Quelques minutes plus tard, il revient avec une dose quatre fois plus forte de benzodiazépine. J’accueille le lit et les comprimés comme des offrandes inespérées et je sombre rapidement dans un sommeil profond. Première victoire de la pharmacologie sur les démons de la nuit.

Tôt le matin, je me réveille en constatant avec effroi que je suis dans un « asile d’aliénés », comme disait ma grand-mère. Mais j’ai enfin dormi. Un déjeuner est servi dans la salle commune où la télé crache des actualités concernant la pandémie. Un journaliste semble atteindre un orgasme morbide chaque fois qu’il annonce un mort de la COVID. Dans la salle à manger, tout le monde entend, personne n’écoute.

Autour d’une grande table, les patients ruminent en fixant leur bol de céréales. Nul ne parvient à lever les yeux pour se voir dans le miroir de la folie des autres. Assis au bout de la table, le jeune homme aux cheveux longs est miraculeusement descendu de sa croix. Je le salue en hochant la tête. Il me rend ma salutation. Si je suis interné, j’aurai au moins un ami à qui parler.

Au cours de la matinée, je rencontre une psychoéducatrice et un psychiatre qui me parlent avec leur cœur autant qu’avec leur intelligence. Pour m’empêcher de devenir suicidaire actif, ils deviendront deux autres alliés dont je ne pourrai trahir la confiance. Pour la suite de mon suivi, ils consentent à ce que je rentre chez moi, mais me préviennent d’un effet montagnes russes avant un retour à la normale. Je suis soulagé de quitter l’hôpital, mais je ne crois pas encore à ma guérison prochaine. J’ai l’horrible impression que mon état sera permanent.

Mon fils revient me chercher à l’entrée de l’urgence, fou de joie de ne pas être celui qui m’aura abandonné en institution psychiatrique. De retour à la maison, je retrouve ma conjointe qui n’a pas dormi de la nuit. Elle sait que je ne suis pas miraculeusement guéri et elle est très éprouvée par le mois d’enfer que je lui ai involontairement fait vivre. Ses craintes s’avéreront plus que fondées pour au moins un autre mois, avant qu’un antidépresseur rééquilibre enfin la chimie de mon cerveau.

Entretemps, alors que je fonctionnais depuis longtemps à l’adrénaline des défis professionnels, je me retrouve brutalement en arrêt de travail. Je n’ai plus rien à faire de mes journées. Je n’ai plus accès à ma vie d’avant, qui était faite de problèmes intéressants à résoudre en collaboration avec des collègues passionnés. L’avenir, que je planifiais chaque jour, semble avoir fermé ses portes comme un magasin de bonbons contaminés.

Pour combattre l’anxiété je devrais constamment être occupé, mais non seulement je ne peux plus travailler, mais je ne peux toujours pas écouter la télé ni lire la moindre ligne sans éprouver de terribles maux de tête. En confinement, la marche du monde semble interrompue. Je me sens aussi vide que les rues des grandes capitales désertées.

Durant cette période, je n’existe plus que pour reprendre le sommeil perdu. Après avoir passé la journée à attendre la nuit, vers 21 heures je prends mes cachets de benzodiazépine et je dors d’un sommeil de plomb durant dix à douze heures. Malgré tout, au lever du soleil, je ne suis pas reposé pour autant. Je me réveille chaque matin amèrement déçu d’être encore vivant. Je regrette le vide paisible de la nuit, alors que la lumière du jour me tue comme un vampire de Transylvanie.

En état de dépression majeure, je me sens constamment coupable. Coupable d’avoir laissé tomber mon équipe, coupable d’erreurs que j’ai commises il y a des dizaines d’années, coupable d’avoir donné la vie à des enfants dans un monde en effondrement. Je me sens même coupable de ne pas m’être noyé lors de vacances dans les Caraïbes, il y a quelques années, alors que j’avais résisté longuement à un courant de retour qui avait failli m’emporter au large. J’avais trouvé la force de résister aux grandes vagues qui déferlaient sur moi en pensant à ma compagne et à nos fils. Dans l’état qui m’accable, j’en arrive à penser que si je n’avais pas survécu à cette épreuve, ma famille aurait au moins bénéficié de ma police d’assurance-vie.

À la moindre occasion je pleure à sanglots, parfois durant des heures. Si je rate une simple recette, de cuisine, l’orage éclate et je pleure comme si un drame épouvantable venait de se produire. Incapable de choisir entre deux vêtements pour aller marcher à l’extérieur, je me répands, et on doit me venir en aide pour que je parvienne à m’habiller. Si je cherche mon téléphone cellulaire, croyant l’avoir perdu, je me remets à pleurer comme si j’avais perdu un enfant. Je saurai plus tard que ces états incontrôlables font partie de la chimie de la dépression. Entretemps, épuisé d’ennui, je tombe parfois à genoux et, en posant la tête au sol, je me déverse comme une jarre remplie de larmes.

Au plus fort de la crise de la COVID, où des personnes âgées sont abandonnées jusqu’à la mort en centre hospitalier, je pleure sur leur sort en imaginant que cette crise pourrait bientôt toucher l’ensemble de la société. Inutile face à l’état du monde, je n’attends plus que la petite mort de la nuit.

Ne pouvant me résigner à abandonner ma compagne et mes fils, et révulsé par l’idée de les amener avec moi comme un chef de secte égaré, je leur confie un jour que je rêve secrètement de monter avec eux en voiture pour un dernier voyage immobile. Après avoir laissé tourner le moteur assez longtemps, nous pourrions quitter le monde doucement, unis à jamais dans un grand sommeil familial. Malgré l’horreur de cette proposition, mes fils et ma compagne m’écoutent avant d’ouvrir les bras.

Malgré l’intensité de ce désespoir, quelques percées lumineuses sont finalement apparues dans mon ciel obscur. Avec le temps, grâce à une aide médicale appropriée que je n’oublierai jamais, j’ai progressivement recommencé à apprécier le fait d’être vivant en combattant mes dragons du matin dans les bras de ma compagne.

Après la grisaille d’un mois de mai en froid avec le printemps, j’ai repris contact avec des personnes que j’aime pour leur raconter quelques fragments de mon épisode de dépression. Grâce à ces petites victoires sur le désir de m’absenter, dans la chaleur de l’été enfin revenu, j’ai peu à peu cessé d’envier les morts et j’ai recommencé à sourire.

Ultimement, ce processus de guérison aura même laissé quelques cadeaux philosophiques sur le pas de ma porte. Parmi eux, je me suis rendu compte qu’au cours de ma vie j’avais involontairement remplacé les figures religieuses de mon enfance par un univers bienveillant, alors qu’il ne l’est pas du tout. Car le cosmos n’est pas affecté le moins du monde lorsque des étoiles sont avalées par des trous noirs, lorsqu’un nid de fourmis est submergé par un orage d’été ou que les citoyens de Pompéi sont engloutis par les coulées de lave du Vésuve.

Et pourtant, malgré cette apparente cruauté, l’univers demeure le fabuleux théâtre de l’existence où nous avons la chance de naître. Et dans cet immense univers, à la fois étrange et tumultueux, il est encore plus extraordinaire que les êtres humains puissent vivre leur vie en démontrant eux-mêmes de la bienveillance.

 

Je tiens à remercier du fond du cœur tous ceux qui m’ont offert leur écoute au cours de cette période de détresse du printemps 2020.
À Yolande, la femme de ma vie, et à mes chers fils Benjamin et Étienne, merci pour votre présence aimante.
À mes collègues du Cégep Marie-Victorin, votre compréhension a grandement contribué à faire renaître ma santé.
À l’équipe de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, merci aux aidants dévoués que j’ai eu la chance de rencontrer.
Merci à tous les chercheurs qui, un jour ou l’autre, ont contribué à l’élaboration des médications dont j’ai eu absolument besoin.

En espérant que ce texte, lancé comme une bouteille à la mer, pourra venir en aide aux personnes et aux proches qui les aiment qui seront un jour confrontés à cette épreuve.