Après que des pangolins ou des chauves-souris eurent craché un virus en forme de boule qui pique dans les poumons des résidents de la ville de Wuhan, le gouvernement chinois a décrété un grand confinement durant lequel des préposés en combinaison de protection ont utilisé des pistolets à température pour tirer dans le front de leurs concitoyens. Au passage, les autorités communistes en ont profité pour interrompre une révolution démocratique à Hong Kong et un peu partout en Chine.

Quelques semaines plus tard, la Corée du Sud est entrée dans le mouvement pandémique en déclarant la guerre à un coronavirus qui a sauté la barrière des espèces pour des raisons qui se discutent encore dans les milieux scientifiques. À ce stade de la contagion, nous n’étions pas trop inquiets pour les Coréens, citoyens disciplinés qui possèdent tellement de téléphones cellulaires qu’aucun virus n’aurait la moindre chance de survivre dans un environnement aussi saturé de micro-ondes. Mais lorsque le virus a envahi l’Italie, nous sommes tous devenus perplexes. Car si nous savons que sur un terrain de football les Italiens sont passés maîtres dans l’art de feindre l’agonie sans raison valable, lorsqu’ils se sont mis à mourir des suites de véritables pneumonies, et que l’espace vint à manquer pour disposer des morts, une grande vague d’inquiétude a traversé la planète.

Pendant que les Italiens en confinement chantent des airs d’opéra sur leur balcon, pour se donner du courage, une multitude de voyageurs infectés montent dans des avions et disséminent le virus à travers le monde. C’est ainsi que le 13 mars 2020, alors que je suis dans une période de travail un peu trop intense depuis un peu trop longtemps, mon institution d’enseignement interrompt ses activités. En tout début de matinée, je quitte donc le bureau pour aller poursuivre mon travail à la maison.

En passant près d’un marché d’alimentation, je me rappelle que mon frigo est presque vide. La veille, les médias ont rapporté de nombreux mouvements de panique dans les épiceries et je suis soulagé d’apercevoir seulement quelques voitures devant le grand bâtiment. Il est environ 9 heures lorsque je me joins à quelques clients silencieux qui remplissent leur panier de denrées.

Alors que je parcours les allées, un puissant orage éclate à l’extérieur et de grandes flaques d’eau se forment dans l’aire de stationnement. Plusieurs voitures arrivent en produisant de petites vagues où pataugent des clients contrariés. Comme si la fin du monde venait d’être décrétée en haut lieu, les nouveaux arrivés prennent d’assaut le magasin et vident les tablettes de tous les produits non périssables. La section des pâtes alimentaires est littéralement dévalisée, au grand dam de ceux qui n’ont pas eu le temps de prendre leur ration. Ceux qui n’ont pas le temps de prendre leur ration manifestent bruyamment en se ruant vers la section des produits en conserve. Comme s’ils prévoyaient faire naufrage en pleine mer, plusieurs clients glissent un bras derrière les rangées de boîtes métalliques pour les faire tomber en cascades dans leur chariot.

En m’éloignant de la horde de clients anxieux, je me retrouve seul dans la section du papier hygiénique, pillée la veille. Plus un seul rouleau de papier blanc sur les tablettes. Il faudra trouver une autre façon de se démerder jusqu’à la fin des temps. En réprimant un sentiment de honte d’appartenir au genre humain, je pousse mon chariot tel un zombie parmi les rangées de victuailles. Sans réfléchir, je saisis un gros sac de riz qui pourrait nourrir une troupe de scouts durant tout un camp d’été. Je n’ai pas encore attrapé le coronavirus, mais je suis clairement contaminé par la panique qui règne autour de moi.

Avec l’idée de fuir cette épicerie en folie, je me dirige vers les caisses où des dizaines de personnes attendent déjà en longues filées. Autour des paniers qui débordent, des boîtes de biscuits écrasés jonchent le sol.

Contrairement à l’affolement dans les rangées, les clients en files d’attente sont silencieux et hagards. Derrière moi, un père de famille explique à son jeune fils stupéfié que nous venons de basculer en temps de guerre et qu’il faudra se battre pour demeurer en vie. Soudainement, comme si une bombe de gaz neurotoxique venait d’exploser dans ma tête, je suis traversé par un courant électrique qui me fait trembler comme une feuille. Loin devant moi, des caissières exaspérées numérisent d’innombrables boîtes de conserve jetées pêle-mêle dans les paniers. Alors que j’aurais dû m’enfuir depuis longtemps, je demeure figé sur place en attendant mon tour.

Lorsque j’arrive enfin à une caisse, une jeune préposée m’observe furtivement en soulevant les sourcils. Mon chariot n’étant qu’à demi plein, elle considère probablement que je ne tiens pas véritablement à la vie. Je me surprends à penser que je pourrais mourir de faim avant d’être terrassé par la terrible COVID-19 qui avance comme une ombre sur le monde.

À l’extérieur du magasin, l’orage de fin du monde déverse encore des trombes d’eau. Ma voiture repose dans une marre d’une quinzaine de centimètres d’eau de pluie et de débris printaniers. Un éclair déchire soudainement le ciel, puis un coup de tonnerre me fait sursauter. Je ne suis pas superstitieux, je ne tolère les dieux que s’ils sont pacifiques et qu’ils n’abusent pas des enfants, mais en ce vendredi 13, je suis envahi par l’impression que des forces surnaturelles sont en colère contre l’humanité.

Une fois dans ma voiture, je tente de me calmer avant de reprendre la route. Au cours de la journée, je dois assurer le rapatriement de mon équipe d’enseignants dispersée dans différents villages du Nunavik. Quelques jours auparavant, dans un magazine choisi au hasard dans la salle d’attente d’un dentiste, j’ai lu qu’en 1918 plusieurs villages nordiques avaient été décimés lors de l’épidémie mondiale de grippe espagnole. J’ouvre mon téléphone portable et, en consultant les réseaux sociaux, je constate que des Inuits font courir la rumeur d’une fermeture imminente des aéroports du Nunavik. Les peuples du monde se referment comme des coquilles de noix et je suis mort d’inquiétude pour mes collègues.

De retour chez moi, je me remets au travail en essayant d’oublier les événements qui viennent de me déstabiliser. La journée est exigeante mais se déroule rondement. À la fin de l’après-midi, tous les membres de mon équipe ont un billet d’avion assurant leur retour imminent vers Montréal.

Au cours de la soirée, seul à la maison, je suis à nouveau envahi par des angoisses apocalyptiques. Je suis subitement angoissé à l’idée d’assister de mon vivant à la fin de l’expérience humaine. En pensant à tous ces prophètes de malheur, qui passent leur vie à annoncer la fin du monde, tout en reportant la date fatidique à mesure qu’ils vieillissent, je me demande si je ne suis pas en train de devenir l’un des leurs. Épuisé, je vais me coucher en me répétant que les capacités d’adaptation de l’espèce humaine ont toujours été plus fortes que les grandes peurs de fin du monde. Je demeure pourtant aux prises avec des tremblements nerveux incontrôlables. Puis, un cauchemar terrifiant vient rompre mon équilibre fragile.

J’ai environ cinq ans et je marche dans une rue en tenant la main de ma grande sœur. Brusquement, le quartier est envahi par des soldats qui ont pour mission d’exterminer l’humanité. Masqués et immunisés contre le SARS-CoV-2, les militaires sont le bras armé d’un gouvernement totalitaire qui vient de décréter l’exécution de tous ceux qui pourraient encore propager le virus.

Les soldats tirent à vue sur les passants qui éclatent comme des fruits. Autour de nous, hommes, femmes et enfants tentent de fuir en hurlant de terreur, mais personne n’est épargné. Les corps mutilés agonisent sur le pavé. Ma grande sœur m’entraîne dans une ruelle pour nous soustraire au carnage, mais ce n’est qu’une question de temps avant que les guerriers de la mort ne nous retrouvent. Dans les bras l’un de l’autre, nous vivons nos derniers moments.

Un soldat nous aperçoit et nous met en joue. Il fait feu. Sous l’impact d’une balle imaginaire, mon cerveau se déchire et je me réveille dans un état de frayeur extrême. Mon corps est secoué de spasmes. J’éprouve la certitude que je ne serai plus jamais le même. Sans me rendormir du reste de la nuit, je respire profondément pour tenter de me convaincre que je suis encore en vie, mais je ne suis déjà plus certain que ces efforts en vaillent la peine.

À la suite de ce cauchemar, les crises de panique se succèdent jour et nuit. Ma compagne ne reconnaît plus l’homme calme et confiant que j’ai été jusqu’à ce vendredi 13 dévastateur. Je suis survolté, constamment en proie à des tremblements et à des visions d’horreur. Les conséquences potentielles du confinement me terrifient. Comme si nous étions revenus à l’époque de Staline et Hitler, j’entrevois des dictatures sanguinaires qui pourraient émerger d’une décroissance économique brutale entraînant l’effondrement des démocraties.

Malgré les crises d’anxiété qui s’enchaînent, je tente de poursuivre mon travail. Chaque jour, lorsque je réussis à retrouver un peu de calme, je me précipite à l’ordinateur pour terminer quelques rapports en lien avec le financement des programmes dont j’ai la charge. Lorsque je communique avec mes collègues, je tente de cacher le mal-être qui me ronge pour ne pas ajouter à leurs propres inquiétudes. Pendant que je travaille à l’ordinateur, j’oublie ce que je fais au moment où je le fais. Je réécris certaines sections de mes rapports en double, en triple, en quadruple. Une fois mes tâches effectuées, je suis exténué, la tête veut m’éclater.

Malgré mon état de mal-être, j’essaie d’alimenter les mouvements de solidarité qui naissent sur les réseaux sociaux. Aux prises avec un sentiment de mort qui rôde dans un grand confinement devenu planétaire, je mobilise toutes mes ressources en écrivant :

Il n’y a pas de culpabilité dans l’univers.
Pour mieux supporter leurs malheurs, et tenter d’y trouver un sens, nos ancêtres pensaient avoir désobéi à un Dieu père.
De nos jours, nous croyons parfois avoir déplu à la Terre mère.
Mais, quelle que soit sa nature, la culpabilité ne nous aide pas à devenir adultes.
Les étoiles qui disparaissent ont-elles commis des fautes ?
Les enfants qui s’éteignent en bas âge sont-ils à charge ?
Bien sûr que non.

Le hasard nous a donné la vie et le hasard fait des choses qui nous déplaisent parfois.
Respirons dignement notre existence inexplicable et démontrons de la gentillesse, peu importent les circonstances.
Ce courage nous aidera à apprécier la vie, ombres et lumières confondues.
Ce matin, perché dans un arbre derrière chez moi, un cardinal chante le printemps.

Malgré cette réflexion stoïcienne, je suis emmurée dans une détresse inavouable. J’essaie de me raisonner, mais j’y arrive de moins en moins. La nuit, je ne dors plus qu’une heure ou deux, durant lesquelles les cauchemars se succèdent. Je tremble et je panique, convaincu de ma mort imminente. En me retournant dans mon lit, mon cerveau semble tourner du côté opposé dans ma boîte crânienne. Je comprends intimement que nos ancêtres aient déjà évoqué des forces diaboliques pour expliquer les états d’un cerveau qui déraille.

Après une vingtaine de jours de ce manège infernal, je fais appel à ma clinique médicale. Sans doute impressionné par l’imaginaire troublé qui accompagne mes crises d’anxiété, un médecin de famille me prescrit un antipsychotique.

Première nuit sous alchimie, je dors une heure de plus. Le médecin considère que nous tenons la bonne molécule. La nuit suivante, retour à la normale, je dors une heure tout au plus. Je n’en peux plus. Le médecin augmente la dose. Rien à faire, je commence à faire des cauchemars éveillés. En pleine journée, je vois passer des personnages grotesques qui me narguent. Des fantasmes de suicide apparaissent dans mes pensées.

Les siestes me sont dorénavant interdites, car elles brisent les cycles de mon sommeil nocturne. Mais je suis tellement épuisé qu’après seulement quelques minutes sur mon vélo stationnaire, je tombe endormi sur le guidon. Si je m’étends au sol pour effectuer des exercices, je m’endors sur le plancher. En ouvrant les yeux, un peu plus tard, je suis aux prises avec un état léthargique extrêmement douloureux. Chacun de mes membres pèse une tonne de sommeil impossible. Je passe mes journées à combattre le sommeil, qui me fuit la nuit venue. Le passage du temps devient insupportable, la mort me semble la seule issue.

Malgré une peur panique des hôpitaux, que j’imagine hautement contaminés par le virus, je demande à mon médecin si je ne devrais pas me rendre à une urgence psychiatrique. Il est d’avis que je suis plus en sécurité à la maison et il augmente la dose d’antipsychotique.

Pour ne pas m’endormir durant la journée, je marche sans interruption dans toutes les pièces de la maison. Impossible de m’arrêter sans tomber d’épuisement. Je ne peux plus lire, car je ne parviens pas à retenir la moindre ligne. Je ne peux même pas regarder une émission télévisée, car la luminosité de l’écran m’agresse violemment. Je fais parfois un peu de rangement, dans le garage attenant à la maison, mais il y a trop de cordes qui traînent un peu partout et trop de clous, solidement fichés dans des poutres en bois, pour me sentir en sécurité. Je me sens de trop dans l’existence, au point où j’ai peur de mon chat, qui ne semble plus me reconnaître.

Après une autre nuit d’insomnie, le jour se lève mais je suis incapable de bouger. Bloqué à l’intérieur de mon corps, je n’arrive pas à émettre le moindre son pour appeler à l’aide. En dépliant progressivement les doigts, les bras et les jambes, il me faudra plus d’une heure pour arriver à m’assoir en équilibre précaire au bord de mon lit.

Comme un presque cadavre, je réussis à me rendre à la porte de ma chambre où ma compagne m’accueille avec un sourire radieux, croyant que j’ai enfin dormi. Parvenant à peine à prononcer les mots « pas dormi de la nuit », je dois prendre appui dans ses bras pour ne pas tomber. Nous nous rendons dans la cuisine où je parviens à manger un peu en tremblant comme un vieillard. Il me faudra encore deux heures pour me tenir debout de façon autonome.

Alors que je pense sérieusement à avaler le contenu intégral d’un flacon d’opiacé, qui traîne depuis longtemps dans mon armoire à pharmacie, je suis convaincu que je dois me rendre à un service d’urgence psychiatrique. Mon médecin arrive finalement à la même conclusion et me réfère à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. Dans mon esprit, le nom de cette institution résonne de tout son passé chargé d’histoire. Je m’en vais à l’hôpital Louis-Hyppolite Lafontaine, autrefois appelé Saint-Jean-de-Dieu. La conclusion est sans équivoque. Je suis aux prises avec la folie.

En quittant la maison, j’éprouve l’horrible sensation que je n’y reviendrai jamais. Je crois être atteint d’une maladie mentale qui nécessitera mon internement. Mon cerveau blessé s’imprègne de l’image de cet espace chaleureux où j’ai été heureux. Lors de déchirants adieux à ma compagne, je pense à Émile Nelligan qui est mort dans la mythique institution où je suis sur le point de poursuivre mon existence. J’ai peine à respirer.

Mon fils conduit ma voiture vers l’est de la ville. En soulevant péniblement ma cage thoracique pour inspirer et demeurer en vie, je pose ma main tremblante sur sa main chaude qui repose sur le levier de transmission. En écho à la naissance de mes deux fils, j’ai l’impression d’être un vieux saumon qui, après avoir frayé pour assurer la survie de l’espèce, remonte la rivière où la mort l’attend.

À l’entrée de l’urgence de l’institution centenaire, le décor est absolument lugubre. De vieilles tuiles de céramique glacée tapissent les murs d’un long couloir menant à une porte de métal d’allure carcérale. En marchant péniblement dans les pas de toutes les personnes en détresse qui sont passées avant moi, je voudrais déjà m’évader.

Une infirmière, un préposé et deux gardes de sécurité ouvrent la porte de l’urgence. On me fouille avant de me faire traverser un détecteur de métal. Après quelques secondes dans les bras de mon fils, je dois lui dire au revoir, car le milieu en quarantaine ne peut admettre d’accompagnateur. Il me dira plus tard avoir eu l’impression de laisser son père à la porte d’un abattoir.

Dans la salle d’attente, rien ne permet de calmer l’anxiété qui m’habite. Je suis admis dans un hôpital psychiatrique et je me demande déjà ce qui m’a pris de venir ici de mon plein gré. Comme dans le film Vol au-dessus d’un nid de coucou, des malades prostrés et hagards regardent vaguement un vieux téléviseur qui diffuse des imbécillités. Un jeune homme aux cheveux longs arrive à l’urgence, attaché à une civière suite à une crise suicidaire. Il passe devant moi, étendu sur son grabat, triste et beau comme un Christ en croix.

Un infirmier m’invite à entrer dans son bureau. Grand gaillard chaleureux d’origine haïtienne, je devine qu’il sourit parfois sous son masque, mais je ne peux en être certain. Lorsqu’il me demande si j’ai des idées suicidaires, je lui confie que je suis tourmenté par l’idée de mourir, pour enfin pouvoir dormir, mais qu’il est hors de question d’imposer une telle horreur à ma conjointe et à mes fils. En pensant à mes amis et à mes collègues qui me connaissent jovial et énergique, leur éventuelle dévastation m’horrifie tout autant.

L’infirmier m’apprend alors que j’ai des pensées suicidaires passives. Ému aux larmes, je le remercie du fond du cœur de donner un nom aux sentiments qui me déchirent. En sortant de son bureau, je me sens un peu moins seul, même si je ne suis pas moins inquiet.

De retour dans la salle d’attente, la télé me rend dingue et il m’est insupportable de demeurer assis sans bouger. Un garde de sécurité, portant un uniforme révélant une imposante musculature, pointe du doigt un espace où je peux me déplacer, entre une porte fermée et une ligne rouge tracée sur le plancher. Sous son masque, je devine qu’il ne sourit pas. Comme un lion en cage, je marche entre la porte désignée et la ligne rouge sur le plancher.

Une jeune femme corpulente sort soudainement d’un petit local. Elle transpire abondamment. Sa peau noire brille sous les reflets blafards des néons. Un infirmier ordonne à la patiente de retourner l’attendre à l’intérieur. Les yeux exorbités, la jeune femme refuse d’obéir. Alors qu’elle s’approche de moi, l’infirmier demande à un agent de sécurité d’intervenir, en précisant que la patiente est fiévreuse et qu’elle pourrait être atteinte par la COVID. Je suis pétrifié.

Un psychiatre apparaît à la fenêtre grillagée d’un autre local. Il ne voit pas la scène qui se déroule autour de moi et il me fait signe de venir le rejoindre. Je demeure figé sur place, incapable de passer entre la patiente et l’agent de sécurité qui se fait copieusement engueuler. Le psychiatre m’interpelle à nouveau. La mort dans l’âme, en retenant ma respiration, je me décide à avancer, convaincu de traverser un nuage de virus qui achèvera mon calvaire au cours des prochains jours.

Après avoir évalué mon état, le psychiatre déclare que je suis en dépression sévère et que je dois absolument recommencer à dormir. Il ne peut imaginer à quel point je suis d’accord avec lui. En m’informant que je dois demeurer sous observation pour la nuit, il me prescrit une nouvelle médication. L’idée de dormir à l’hôpital psychiatrique me terrifie.

Avant qu’on me transfère dans une autre section de l’urgence, j’avale une première dose d’anxiolytique. Sous l’effet du sédatif, ma perception du temps se modifie. La réalité semble ralentir, tout devient feutré comme si je marchais sur un coussin d’air.

La parade de la folie se poursuit pourtant autour de moi. Dans une salle commune, attenante aux chambres, un autre téléviseur diffuse d’autres stupidités. Je me retrouve dans l’asile délabré du film Twelve Monkeys. Il ne manque que Brad Pitt pour animer les patients de sa verve délirante.

Dans un contexte de contagion universelle, tous les objets sont potentiellement contaminés, et tout le monde a peur de tout le monde. Un mur semble érigé entre les patients et les membres du personnel médical qui discutent entre eux, solidaires dans une apparente normalité. Je m’éloigne pour marcher dans un long corridor qui ne mène nulle part.

Je pense à Nelligan et aux vers tristes du Vaisseau d’Or, évoquant un naufrage. Au bout du couloir, qui ondule sous l’effet de la médication, je m’arrête devant une porte verrouillée. Dans la lumière de fin de journée, j’aperçois les bourgeons éclatés de quelques arbres centenaires qui ont sans doute côtoyé le poète égaré. Au loin, des passants affairés marchent dans la rue bordant les murailles du donjon qui m’héberge. Ils sont dehors, comme je l’ai toujours été, alors que je suis dedans, comme je n’aurais jamais voulu l’être.

Puis, pour la première fois depuis plus d’un mois, je ressens de véritables signes d’endormissement. Mes paupières sont lourdes, je bâille et je contemple bientôt une civière dans un corridor, comme s’il s’agissait de la huitième merveille du monde. Alors que je m’apprête à m’étendre, un responsable de l’urgence m’assigne un lit plus confortable dans une chambre où deux autres patients dorment déjà. Quelques minutes plus tard, il revient avec une dose quatre fois plus forte de benzodiazépine. J’accueille le lit et les comprimés comme des offrandes inespérées et je sombre rapidement dans un sommeil profond. Première victoire de la pharmacologie sur les démons de la nuit.

Tôt le matin, je me réveille en constatant avec effroi que je suis dans un « asile d’aliénés », comme disait ma grand-mère. Mais, j’ai enfin dormi. Un déjeuner est servi dans la salle commune où la télé crache des actualités concernant la pandémie. Un journaliste semble atteindre un orgasme morbide chaque fois qu’il annonce un décès lié à la COVID. Dans la salle à manger, tout le monde entend, personne n’écoute.

Autour d’une grande table, les patients ruminent en fixant leur bol de céréales. Nul ne parvient à lever les yeux pour se voir dans le miroir de la folie des autres. Assis au bout de la table, le jeune homme aux cheveux longs est miraculeusement descendu de sa croix. Je le salue d’un hochement de tête. Il me rend ma salutation. Si je suis interné, j’aurai au moins un ami à qui parler.

Au cours de la matinée, je rencontre une psychoéducatrice et un psychiatre qui prennent le temps de m’explique la maladie qui m’affecte en me parlent autant avec leur cœur qu’avec leur intelligence. Pour m’empêcher de devenir suicidaire actif, ils deviendront deux autres alliés dont je ne pourrai trahir la confiance. Pour la suite de mon suivi, ils consentent à ce que je rentre chez moi, mais me préviennent d’un effet montagnes russes avant un retour à la normale. Je suis soulagé de quitter l’hôpital, mais je ne crois pas encore à ma guérison prochaine. J’ai l’horrible impression que mon état sera permanent.

Mon fils revient me chercher à l’entrée de l’urgence, fou de joie de ne pas être celui qui m’aura abandonné en institution psychiatrique. De retour à la maison, je retrouve ma conjointe qui n’a pas dormi de la nuit. Elle sait que je ne suis pas miraculeusement guéri et elle est très éprouvée par le mois d’enfer que je lui ai involontairement fait vivre. Ses craintes s’avéreront plus que fondées pour au moins un autre mois, avant qu’un antidépresseur rééquilibre enfin la chimie de mon cerveau.

Entretemps, alors que je fonctionnais depuis trop longtemps à l’adrénaline des défis professionnels, je me retrouve brutalement en arrêt de travail. Je n’ai plus rien à faire de mes journées. En confinement total, je n’ai plus le plaisir de côtoyer mon équipe de travail et je n’ai plus aucun problème intéressant à résoudre. L’avenir, que je planifiais chaque jour de ma vie, semble avoir fermé ses portes comme un magasin de bonbons contaminés.

Pour combattre l’anxiété je devrais constamment être occupé, mais je ne peux même pas écouter la télé, ni lire la moindre ligne, sans éprouver de terribles maux de tête. Dans un monde en confinement, je me sens aussi vide que les rues des grandes capitales désertées.

Je n’existe plus que pour reprendre le sommeil perdu. Après avoir passé la journée à attendre la nuit, vers 21 heures je prends mes cachets de benzodiazépine et je dors d’un sommeil de plomb durant dix à douze heures. Malgré tout, au lever du jour, je ne me sens pas reposé pour autant. Tous les matins, je me réveille amèrement déçu d’être encore vivant. Je regrette le vide paisible de la nuit, alors que la lumière du jour me tue comme un vampire de Transylvanie.

Aux prises avec un état dépressif qui ne me ressemble pas, je passe mes journées à me sentir coupable. Coupable d’avoir laissé tomber mon équipe de travail, coupable d’erreurs que j’ai commises il y a des dizaines d’années, coupable d’avoir donné la vie à des enfants dans un monde en effondrement. Je me sens tellement inutile qu’en me rappelant un événement où j’ai failli me noyer, en luttant longuement contre un courant qui m’emportait au large d’une île de Caraïbes, j’en arrive à penser qu’il aurait été préférable que je n’aie pas survécu. Si je n’étais plus, ma famille aurait au moins bénéficié de ma police d’assurance vie.

À la moindre occasion je pleure à sanglots, parfois durant des heures. Si je rate une simple recette, de cuisine, l’orage éclate et je pleure comme si un drame épouvantable venait de se produire. Incapable de choisir entre deux vêtements pour aller marcher à l’extérieur, je me répands et on doit me venir en aide pour que je parvienne à m’habiller. Si je cherche mon téléphone cellulaire, croyant l’avoir perdu, je me remets à pleurer comme si j’avais perdu un enfant. J’ai beau savoir que ces états incontrôlables font partie de la chimie de la dépression, je ne me sens pas soulagé pour autant. Épuisé d’ennui, je tombe parfois à genoux et, en posant la tête au sol, je me déverse comme une jarre remplie de larmes.

Au plus fort de la crise de la COVID, où des personnes âgées sont abandonnées jusqu’à la mort en centre hospitalier, je pleure sur leur sort en imaginant que cette crise pourrait bientôt toucher l’ensemble de la société. Impuissant devant l’état du monde, je n’attends plus que la petite mort de la nuit.

Même si l’idée de disparaître est omniprésente, je n’arrive pas à passer à l’acte. En pensant à Dédé Fortin qui dévorait la vie, mais qui s’est pourtant donné la mort par hara-kiri, je suis déchiré entre le désir de m’absenter et le malheur que cette violente rupture ferait vivre à mes proches

Ne pouvant me résigner à abandonner ma compagne et mes fils, et révulsé par l’idée de les amener de force dans la mort, comme un chef de secte égaré, je leur confie un jour un fantasme qui me tourmente; en montant en voiture pour un dernier voyage immobile, nous laissons tourner le moteur pour quitter le monde doucement, unis à jamais dans un grand sommeil familial. Malgré l’horreur de cette perspective, mes fils et ma compagne m’écoutent avant d’ouvrir les bras. En fait, je ne sais pas comment j’aurais survécu à cette période de détresse si je n’avais pas eu la chance d’être aimé. Ultimement, c’est dans les bras de ma compagne que les dragons de la nuit ont peu à peu cessé de terroriser mes matins

Grâce à une médication appropriée et une équipe médicale que je n’oublierai jamais, je demeure encore étonné aujourd’hui que des percées lumineuses soient finalement apparues dans mon ciel obscur.

Après la grisaille d’un mois de mai en froid avec le printemps, j’ai lentement repris contact avec des personnes que j’aime, et grâce à ces petites victoires sur le désir de m’absenter, dans la chaleur de l’été enfin revenu, j’ai peu à peu cessé d’envier les morts et j’ai retrouvé le goût de vivre.

J’ai alors décidé d’écrire ce fragment de mon histoire, comme les Inuits laissent un inukshuk dans le silence de la toundra, pour signaler qu’un être humain est passé par là.

 

Je tiens à remercier du fond du cœur tous ceux qui m’ont offert leur écoute au cours de cette période de détresse du printemps 2020.
À Yolande, la femme de ma vie, et à mes chers fils Benjamin et Étienne, merci pour votre présence aimante.
À mes collègues du Cégep Marie-Victorin, votre compréhension a grandement contribué à faire renaître ma santé.
À l’équipe de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, merci aux aidants dévoués que j’ai eu la chance de rencontrer.
Merci à tous les chercheurs qui, un jour ou l’autre, ont contribué à l’élaboration des médications dont j’ai eu absolument besoin.

En espérant que ce texte, lancé comme une bouteille à la mer, pourra venir en aide aux personnes et aux proches qui les aiment qui seront un jour confrontés à cette épreuve.