En 1973, lors des projections de L’Exorciste, un film d’horreur évoquant la possession diabolique d’une petite fille, plusieurs spectateurs tombaient en syncope et les responsables des salles de cinéma devaient parfois recourir à des ambulanciers pour les évacuer. Plusieurs personnes croyaient dur comme fer que les forces diaboliques utilisaient les scènes éprouvantes du film pour s’emparer de l’âme des spectateurs.

Ce film était interdit aux moins de 18 ans, mais les jeunes de 14 ans pouvaient être admis à condition d’être accompagnés par un adulte. J’avais 13 ans au moment où L’Exorciste terrorisait mes contemporains et je maudissais ouvertement cette règle, même si en mon for intérieur j’étais vraiment soulagé. Cette interdiction m’évitait d’avouer que j’avais franchement peur du Diable.

À cette époque, je faisais partie d’une troupe de scouts dirigée par deux jeunes prêtres sympathiques qui ne portaient pas la traditionnelle soutane et le col romain. Après les heures de classe, ces jeunes prêtres en jeans et chemises colorées organisaient des matchs de football où ils assumaient le rôle de quart-arrière dans chaque équipe. Durant nos rencontres de scoutisme, ils jouaient de la guitare pour accompagner nos chants remplis de bonnes intentions. Nous avions tenté à quelques reprises de connaître leur avis concernant l’existence du Diable, mais ces jeunes esprits progressistes ne semblaient pas du tout intéressés par le sujet.

Un soir où nous étions dans une salle paroissiale pour préparer quelques épreuves impliquant l’utilisation du code morse, notre discussion a encore dévié vers les questions de possession diabolique. Nous avons alors eu la surprise de voir apparaître le curé Beaulieu à porte de notre local.

L’austère curé Beaulieu ne participait jamais à nos réunions de scoutisme. Parfois, lorsque nous devions traverser le presbytère, les religieuses nous suivaient à pas de loup pour s’assurer que leur patron ne serait pas dérangé. Seule une forte odeur de cigare, émanant de ses quartiers privés, témoignait de sa présence.

Ce soir-là, en passant près de notre local, le curé avait entendu notre discussion concernant le diable et le film L’Exorciste et il avait donc pris l’initiative de répondre à nos questionnements métaphysiques.

En affirmant d’emblée que les forces des ténèbres étaient bien réelles, le curé ajouta que ces forces menaçaient tous ceux qui s’éloignaient de la volonté de Dieu. Pour cette raison, il fallait prier sans cesse pour combattre les puissances maléfiques qui disposaient d’une volonté propre. Après cette courte introduction, qui ne nous avait rien appris de nouveau, le curé devint étrangement silencieux.

Puis, comme s’il était devant des centaines de paroissiens, le curé Beaulieu s’emporta soudainement dans un effrayant sermon sur le thème de l’Enfer et du Diable. En affirmant que ceux qui commettaient le « péché de chair » se condamnaient eux-mêmes à brûler éternellement dans les flammes de l’Enfer, il nous donna une mesure vertigineuse de cette durée. En ouvrant les bras comme un vautour aux doigts secs comme des clous, il déclara :

–       Si, une fois tous les mille ans, un oiseau venait effleurer de l’aile un immense rocher au bord de la mer, lorsque le rocher aura complètement disparu, l’éternité ne fera que commencer.

Nous n’avions aucune idée de ce qu’était le péché de chair, même si nous nous doutions que le curé évoquait des plaisirs illicites éprouvés par Adam et Ève, mais nous avons été profondément effrayés, non seulement par la perspective de l’Enfer, mais également par l’épouvantable durée de l’éternité.

Sans nous laisser reprendre notre souffle, le curé Beaulieu poursuivit sur le thème du diable en affirmant qu’il avait lui-même mené des exorcismes où il avait « arraché des enfants aux griffes de Satan ». Puis il raconta en détail l’histoire d’un jeune garçon qui marchait au plafond en hurlant comme un animal, ainsi que celle d’une toute petite fille qui avait brisé le crâne de son père en le frappant avec son poing.

Aucun des jeunes scouts présents n’avait assisté à la projection du film L’Exorciste, mais le récit du curé Beaulieu avait été cent fois plus effroyable que le film d’horreur.

Lorsque le curé se calma enfin, nous étions tétanisés. Pour conclure cette rencontre surréaliste, le curé-exorciste se lança dans un fiévreux Notre Père que nous avons récité avec lui, avant qu’il nous autorise enfin à rentrer chez nous.

Pendant que nous quittions le local, comme une bande de cafards affolés, le curé interpella Yvon pour qu’il reste avec lui. Yvon était un jeune garçon un peu efféminé qui subissait souvent les sarcasmes de la troupe. Puisqu’il était servant de messe, nous avons pensé que le curé devait lui transmettre quelques consignes particulières. Cependant, compte tenu de l’éprouvante expérience que nous venions de vivre, nous avons véritablement eu l’impression d’abandonner l’un des nôtres.

Au cours de la nuit, j’ai fait d’horribles cauchemars où j’étais envahi par les forces du Mal. Après avoir entendu à plusieurs reprises un étrange grésillement, je voyais apparaître le visage biscornu de Satan à travers la peau de mon abdomen. Après un réveil en sursaut, en pleine nuit, j’ai essayé de me calmer en me répétant qu’il s’agissait d’un mauvais rêve, mais j’ai soudainement entendu le même grésillement qui m’avait terrorisé durant mon sommeil. En me cramponnant à mon oreiller, j’ai finalement réalisé qu’il s’agissait d’un grillon qui célébrait la fin de l’été près de la fenêtre de ma chambre.

Une fois le soleil enfin levé, j’ai rejoint mes amis et nous avons passé la journée à faire du sport. Nous avions tellement d’énergie à dépenser et il fallait bien réussir à oublier le Diable.

Vers la fin de l’après-midi, notre ami Alain est venu nous présenter sa toute dernière invention. Infatigable inventeur, Alain avait à son actif quelques dispositifs avec lesquels il avait réussi à se blesser sérieusement. Plusieurs points de suture avaient été nécessaires pour refermer les coupures qu’il s’était infligées avec des clous fixés à ses chaussures modifiées pour grimper dans les arbres. Il avait également passé quelques jours à l’hôpital à la suite d’une malheureuse expérience de parachutisme où il avait eu l’audace de se lancer du toit de sa maison équipé d’un parachute confectionné avec une simple couverture à l’effigie de Batman.

Quant à sa dernière invention, mise au point dans le plus grand secret, il s’agissait d’un canon à balles fabriqué avec quelques boîtes de conserve rattachées entre elles par du ruban gommé. Après avoir stabilisé le petit canon à la verticale, le fier inventeur versa une petite quantité d’essence à briquet à travers un minuscule orifice, percé dans la paroi latérale de la boîte de fer-blanc située près du sol. Après avoir enfoncé une balle de tennis dans la partie supérieure du canon, il inséra une allumette incandescente dans la section inférieure contenant de l’essence. Le résultat fut spectaculaire. Une formidable déflagration propulsa la balle de tennis très haut dans le firmament. Après quelques mises à feu réussies, nous nous sommes donné rendez-vous après le souper pour pousser l’expérience un peu plus loin.

Après avoir engouffré notre souper, sous l’œil interrogateur de nos parents, nous nous sommes retrouvés alors que le soleil venait de disparaître derrière l’église située à l’extrémité de la cour d’école.

Entre temps, Alain avait eu la brillante idée de laisser mariner quelques balles de caoutchouc dans un bol rempli d’essence à briquet. Lorsque le ciel fut suffisamment assombri, nous réinstallâmes le canon pour une séance de tir nocturne. L’effet fut tout simplement saisissant ! Les balles imbibées d’essence s’enflammaient au décollage avant de filer dans le ciel comme des comètes incandescentes. En retombant au sol, les balles expulsaient les restes d’essence en disséminant de petites flammes sur le sol. Après avoir laissé refroidir les balles fumantes, il suffisait de les replonger dans la marinade inflammable en prévision des prochaines mises à feu.

Après une dizaine de tirs réussis, l’un de nous fit tomber le canon au moment où une allumette venait d’être insérée dans la chambre de combustion. La balle de feu fut aussitôt éjectée, mais plutôt que de s’élever à la verticale, elle traversa la cour de l’école à une dizaine de mètres au-dessus du sol. À notre grand désarroi, le projectile en flammes atteignit le mur arrière de l’église avant de transpercer un grand vitrail.

Le vitrail n’était pas très endommagé, mais nous imaginions avec horreur les conséquences potentiellement désastreuses d’une balle enflammée à l’intérieur du bâtiment. Après avoir soigneusement caché notre canon, nous avons couru vers l’église pour tenter de limiter les dommages.

En empruntant une porte latérale, heureusement déverrouillée, nous sommes entrés dans la maison de Dieu en essayant de dissimuler l’immense culpabilité qui nous rongeait de l’intérieur. À notre grand soulagement, dans l’église déserte, seulement quelques flammes s’élevaient des bancs en bois de chêne. En utilisant une petite boîte en métal destinée à recevoir les dons pour les missions en Afrique, nous puisâmes un peu d’eau d’un bénitier ce qui nous permit d’éteindre aisément les foyers d’incendie.

Soudainement, un bruit sec, répercuté en écho dans les hauts plafonds de l’église, nous fit sursauter. C’était notre ami Yvon qui venait de s’extraire d’un confessionnal en claquant la porte.  En pleurant rageusement, il sortit de l’église sans nous adresser la parole.

Nous n’arrivions pas à comprendre pourquoi Yvon était dans un confessionnal, alors que l’église était vide. Nous étions d’autant plus surpris, qu’il était sorti de la section centrale, un espace exclusivement réservé aux ecclésiastiques.

En nous approchant doucement, nous avons soudainement aperçu le curé Beaulieu figé au fond de l’isoloir. Comme un fantôme, il souleva lentement le bras pour refermer sur lui la porte du confessionnal. Envahis par la confusion, nous avons quitté l’église sans dire un mot.

Nous n’avons jamais trouvé le courage de parler de cet événement avec notre ami Yvon et lui non plus ne savait plus comment se comporter avec nous. C’était une époque où les mots n’existaient pas encore pour nommer ces choses innommables. Peu de temps après, Yvon a quitté la troupe de scouts et nous nous sommes sentis plutôt soulagés.

Quelques années plus tard, en plein bouillonnement d’adolescence, alors que le scoutisme n’était plus qu’un souvenir d’enfance, nous avons appris que notre ami Yvon s’était suicidé.

En grandissant, nous avons souvent éprouvé de la honte de ne pas avoir perçu la détresse de notre ami, mais nous avons surtout regretté de ne pas avoir laissé brûler l’église avec le curé Beaulieu dedans.